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Trois questions à Pascal Dusapin, compositeur en résidence à la Fondation Louis Vuitton [ 17 janv. - 21 mars ] – « On apprend beaucoup des musiciens avec qui on travaille »

 

 

La Fondation Louis Vuitton accueille le compositeur Pascal Dusapin. La résidence s’ouvre ce samedi 17 janvier avec une masterclass autour des Quatuors n° 4 et 5 puis la création du Quatuor VIII par le JACK Quartet. À suivre en février la reprise de l’opéra To be sung (1994) et en mars la création du concerto pour violon Flying River par Daniel Lozakovich et l’Orchestre Utopia de Teodor Currentzis.
 
 
Qu’est-ce qui vous intéresse dans le format « résidence », ce parcours suivi au sein d’un même lieu ?

J’ai fait beaucoup de résidences auprès d’institutions en France et à l’étranger – j’étais dernièrement à la Philharmonie de Dresde pendant deux saisons. Ce sont des expériences intéressantes parce que, au fil des concerts, un lien se crée entre le public, les musiciens et le compositeur. Ici, à la Fondation Louis Vuitton, le fonctionnement est très différent : il n’y a pas d’orchestre à demeure donc, au départ, tout est ouvert et part de discussions informelles. Les choses se sont précisées au fur et à mesure. Très tôt a émergé l’idée d’inviter Daniel Lozakovich – qui est déjà « dans la maison » puisqu’il joue le « Sancy », le Stradivarius qui a longtemps été entre les mains d’Ivry Gitlis et que lui prête LVMH. Et avec ce musicien d’exception, cette « vieille âme » de 24 ans qui semble porter en lui toute l’histoire de la musique, l’envie de réaffronter, dans un autre format, dicté par la configuration de l’auditorium, la forme du concerto pour violon [après Quad pour violon et ensemble en 1994 et Aufgang créé par Renaud Capuçon en 2013]. On apprend beaucoup des musiciens avec qui on travaille ; c’est le cas aussi pour Teodor Currentzis qui dirigera la création du concerto.

 

Le JACK Quartet © Shervin Lainez

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« Envie de chercher autre chose »

 
Est-ce un défi pour vous d’écrire pour un musicien qui n’est pas familier de la création contemporaine ?
 
C’est un défi partagé entre lui et moi. Il s’est tout de suite montré très intéressé et excité à l’idée de participer à une création. Il est venu plusieurs fois dans mon atelier, m’a fait changer certains doigtés sur la partition… Pour moi, le challenge n’est pas d’écrire pour un « non spécialiste » mais plutôt d’être au niveau de la qualité de jeu, de sonorités, d’intonations que Daniel propose dans Beethoven par exemple. Il faut que cette force pénètre mon écriture. Quand on écrit pour l’Ensemble Intercontemporain ou le Quatuor Arditti, on a l’assurance que tout ce qui est marqué sera exactement joué. Mais j’ai aussi envie de chercher autre chose. Quand j’avais confié la création de mon Quatuor n° 4 au Quatuor Pražák, c’était pour jouer avec une sonorité particulière, une dimension « Mitteleuropa » fantasmée que l’on retrouve parfois dans ma musique, à rebours de la virtuosité contemporaine que j’ai trouvée, pour tous mes autres quatuors, chez les Arditti. Quant au Quatuor VIII, commandé par la Fondation Louis Vuitton, qui sera créé le 17 janvier, je ne savais pas encore, au moment où je l’écrivais, qui serait amené à le jouer. Je n’ai donc pas composé en ayant spécifiquement en tête le jeu du JACK Quartet.

 

Daniel Lozakovich © Lyodoh Kaneko

 
À côté de ces deux créations, votre opéra To be sung sera redonné, plus de trente ans après sa création. Quel regard portez-vous sur cet ouvrage, après avoir beaucoup composé pour la scène ?
 
Avec To be sung, je voulais que tous les paramètres de l’opéra soient requestionnés – à une époque où se poser la question de l’opéra n’était pas très bien vu : sauf à verser dans une veine « traditionaliste », il semblait inenvisageable de se confronter aux deux fantômes de l’opéra moderne qu’étaient le Wozzeck de Berg et Les Soldats de Zimmermann. D’ailleurs, c’est plutôt du côté du théâtre que sont venues les expérimentations lyriques d’alors : Einstein on the Beach est né au Festival d’Avignon et c’est au Théâtre des Amandiers de Nanterre qu’a été créé To be sung, commande de l’Atelier Théâtre et Musique (ATEM) de Georges Aperghis et Antoine Gindt. Ce n’est cependant pas du théâtre musical ; le cœur théorique de To be sung, c’est le texte de Gertrude Stein, la mise en relation de ses allitérations et assonances avec la musique. J’avais alors volontairement laissé James Turrell à l’écart des répétitions pour qu’il puisse concevoir son travail de lumière sans chercher à le connecter à la musique. C’était un geste nécessaire, pour évacuer la dimension « opéra » et la tentation d’une mise en scène. Depuis, certains de mes opéras ont pris une apparence plus traditionnelle. Mais créer Antigone non pas sur une scène d’opéra mais sur le plateau de la Philharmonie (1), c’est aussi créer une distance critique vis-à-vis de l’opéra, tout en se donnant la liberté d’interroger les mythes. Y a-t-il aujourd’hui un thème plus moderne, plus en lien avec notre monde qu’Antigone ?
 
Propos recueillis par Jean-Guillaume Lebrun, le 7 janvier 2026
 

 
(1) Ouvrage créé à la Philharmonie de Paris les 7, 8 & 9 octobre 2025 :
//philharmoniedeparis.fr/fr/activite/spectacle/28204-pascal-dusapin-antigone
 
Résidence de Pascal Dusapin – Fondation Louis Vuitton, les 17 janvier, 4 et 5 février, 20 et 21 mars 2026 // www.fondationlouisvuitton.fr/fr/programme?categorie=musique

Photo © Philippe Gontier

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