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Les Archives du Siècle Romantique (105) – Problèmes d’opéra : la barbe... ou la grève (Le Matin, 24 février 1912 /L’Événement, 25 février 1912)

Le Palazzetto Bru Zane poursuit l’exploration de pans méconnus de la production de Jules Massenet. Après Thérèse, Le Mage, Werther (version baryton), Ariane, Grisélidis, sans oublier une remarquable intégrale en deux volumes des mélodies avec orchestre, l’automne 2026 voit le retour d’une autre rareté : Roma. De deux ans postérieur à Don Quichotte, cet opéra-tragique en cinq actes fut comme ce dernier créé à l’Opéra de Monte-Carlo, le 17 février 1912, six mois avant la disparition du compositeur.

Diego Ceretta © Francesco Cappelletti
A partir d'un livret d’Henri Cain, inspiré de la tragédie d’Alexandre Parodi Rome vaincue, créée en 1876 à la Comédie Française par Sarah Bernhardt et Mounet-Sully, Massenet parvenait là au terme d’un projet caressé depuis le tout début du siècle, et public monégasque réserva le plus enthousiaste accueil à Roma lors de sa création. Rien de plus normal donc que de voir la partition résonner sur le Rocher, le 26 septembre, avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dirigé par un remarquable chef italien de la jeune génération, Diego Ceretta. Atout de poids, sa baguette ne pourra qu’aider une superbe distribution (Rachel Willis-Sørensen, Jean-François Borras, Julie Robard-Gendre, Tassis Christoyannis, etc., et le Chœur de Radio France) à magnifier l’impact dramatique d’un ouvrage qui, enregistré à cette occasion, viendra s’inscrire dans la collection « Opéra français » du PBZ.

Rachel Willis-Sørensen, interprète du rôle de Fausta à Monte-Carlo et Paris © Olivia Kahler
Les férus de raretés lyriques seront nombreux à répondre à l’appel de Roma, le 26 à Monte-Carlo, mais aussi le 28 septembre à Paris. Résultat d’une coproduction entre le Théâtre des Champs-Elysées, Radio France et le Palazzetto, ce Massenet fera effet l’objet d’un second concert dans la salle de l’avenue Montaigne avec un distribution rigoureusement identique.
"Plutôt que de couper nos poils, plutôt la mort" !
La venue de Roma à Paris vient rappeler que l’œuvre y fut présentée le 24 avril 1912 à l’Opéra et que, comme le prouvent les documents présentés dans le 105e épisode des Archives du Siècle Romantique, la représentation parisienne vit planer sur elle une sérieuse menace de grève des choristes masculins pour une affaire ... de barbe !
Le sujet donna matière à pas mal de commentaires, dont celui du Matin, le 24 février 1912. Le lendemain, un rimeur nommé Ginestou s’en empara dans les colonnes de L’Événement et en tira de drôlatiques "Petits bouts de vers". Autre époque où un détail de mise en scène à l’Opéra pouvait alimenter la presse quotidienne – et de tout autre chose qu’un entrefilet. Car messieurs les choristes tenaient à leur barbe – et fermement ! Sourions un peu ...
Alain Cochard
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Maria Kouznietsova, créatrice du rôle de Fausta en 1912 à Monte-Carlo et à Paris - Le Théâtre 1/06/1912 © Bibliothèque du Conservatoire de Genève
Non, mais, nous voyez-vous rasés comme des valets de chambre ?
Le Matin, 24 février 1912
Les choristes de l'Opéra qui doivent, lors des prochaines représentations de Roma de M. Massenet, personnifier d'honorables est graves sénateurs, entreront-ils en scène avec ou sans barbe ? C'était la question d'hier, à l'Académie nationale de musique, pendant un entr'acte de Faust, et ces braves artistes, qui s'apprêtaient à chanter « Gloire immortelle de nos aïeux », ont répondu à notre demande, au sujet de Roma, par la négative.
En vain avons-nous dit à ces gens de chœur :
— À Monte-Carlo, où vient d'être créé le nouvel ouvrage de M. Massenet, les sénateurs, réunis pour condamner la vestale infidèle, entrent en scène entièrement rasés, comme le veut la tradition historique. Et la critique présente a trouvé cela très bien.
Non, monsieur, nous serons dans Roma comme dans les autres pièces du répertoire.
— La critique ne pouvait faire autrement, a répliqué un vieux choriste du haut de ses vingt ans de répertoire. Ici on chante tout avec de la barbe, au moins avec de la moustache. D'abord c'est un usage. Les directeurs l'ont toujours respecté. Sous Gailhard, Augusta Holmès demanda, pour son opéra la Montagne Noire, qui se passait au Monténégro, que les plus barbus d'entre nous fissent le sacrifice de leur « bouc », les Monténégrins ne le portant pas. Tous mes camarades ne s'y résignèrent point et M. Gailhard se garda bien d'insister.
— Si cependant auteurs et directeurs exigeaient de chacun de vous un menton glabre, à la romaine ?
— On n'ira pas jusque-là ou alors ce serait une révolution, un conflit plus sérieux que celui des danseuses. Un choriste à l'Opéra chante ailleurs. Comment vivrait-il avec ses seuls appointements de théâtre, où l'on débute à 1.500 francs. Chacun de nous a son église et beaucoup font partie de la Société des concerts du Conservatoire. Et dans la journée nous sommes employés qui dans une banque, qui chez un commerçant ou dans une compagnie de chemin de fer. Et puis on a de la famille. Non, mais, nous voyez-vous rasés comme des valets de chambre, à l'américaine ou à la romaine ? Non, monsieur, nous serons dans Roma comme dans les autres pièces du répertoire.
Ainsi parla, dans sa loge, approuvé par ses camarades, le vieux choriste. Nous hasardâmes une dernière réflexion.
— Pourtant, l'Opéra compte beaucoup de chanteurs qui n'ont ni barbe, ni moustache ?
— Pas des tas ! M. Delmas ne s'est jamais rasé. M. Alvarez eut la bêtise de couper sa moustache pour Astarté. Ça ne lui réussit guère.
Et puis qui oserait assurer que les romains, même ceux de Roma, n'avaient pas de moustache ? Ce ne sont pas les librettistes et les musiciens qui écrivent l'histoire.

Roma, décor (de M. Simas) pour le 1er tableau — Le Théâtre 1/06/1912 © Gallica - BnF
L’Événement, 25 février 1912
Petits Bouts de Vers
À propos de Roma, le nouvel ouvrage de Massenet, on voudrait faire raser les choristes. Ceux-ci protestent et ont décidé de faire grève si cette mesure était appliquée.
La barbe, puisqu’il faut l’appeler par son nom,
Occasionnerait la grève.
Comment donc ! les coiffeurs seraient-ils, nom de nom,
Fermés pour toujours ? Oh ! quel rêve !
Hélas ! non, mon ami, ce n’est pas Figaro
Qui se plaint de la barbe, au contraire !
Ceux qui chantent en chœur : « Sur le rasoir, haro ! »
Sont des choristes, oui ma chère !
Parce que Massenet a fait un opéra
Qui s’appelle Roma, – la Rome,
Où les pères conscrits de la vieille Roma,
Les sénateurs et les prud’hommes
Devront, pour avoir bien le faciès romain
Et pour être « couleur locale »,
Être rasés de frais comme un vieux sacristain
Et un cabot de la Cigale,
Les choristes barbus comme Tristan Bernard
Et moustachus, tels des gendarmes,
Sur la scène ont levé, tous en chœur l’étendard
De la révolte, à grand vacarme !
Comment ? nous obliger à couper en cinq sec
Notre barbe et notre moustache
Pour avoir l’air dès lors d’un... machin, d’un blanc-bec,
D’un beau larcin ou d’un potache.
Plutôt que de couper nos poils, plutôt la mort.
Plutôt abandonner la scène
Où l’on faisait des cuirs, heureux et sans remords
Chaque bon jour de la semaine !
Roma, l’unique objet de nos ressentiments,
Puisses-tu faire four noirâtre,
Nous seuls en être cause et, pour quelques instants,
Mourir de plaisir au théâtre !
Roma, puisses-tu faire auprès des spectateurs
Le même effet que la rhubarbe !
Et nous serons vengés lorsque les auditeurs
Diront tous en chœur : « C’est la barbe ! »
Ginestou

Massent : Roma (version de concert)
26 septembre 2026 – 16h
Monaco – Auditorium Rainier III
opmc.mc/en/
28 septembre 2026 – 19h30
Paris – Théâtre des Champs-Elysées
/www.theatrechampselysees.fr/saison-2026-27/opera-en-concert/roma
Illustration : Affiche de Roma (détail) / 1912 – Gallica - BnF
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