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Les Archives du Siècle Romantique (103) – Lettres de Jacques de La Presle à sa fiancée Anne-Marie Portalis (1915)

Consacré à Max d’Ollone, le 99e épisode des Archives du Siècle Romantique, a offert l’occasion d’interroger Etienne Jardin, directeur de la recherche et des publications du Palazzetto Bru Zane, au sujet des fonds d’archives du Centre de musique romantique française (disponibles en libre accès sur www.bruzanemediabase.com), au nombre de quinze actuellement dont cinq sont encore en cours de mise en ligne.
Lire l’interview : www.concertclassic.com/article/une-interview-detienne-jardin-directeur-de-la-recherche-et-des-publications-du-palazzetto
Ils intéressent évidemment d’abord le monde musical, mais pas uniquement. Des artistes impliqués dans la Première guerre mondiale sont par exemple susceptibles de renseigner des chercheurs occupés par ce domaine. La vie quotidienne dans les tranchées ? Jacques de La Presle – futur Grand Prix de Rome 1921, encore élève au Conservatoire de Paris au moment de la déclaration de guerre – leur offre un précieux témoignage à cet égard. À sa fiancée Anne-Marie Portalis (curieusement surnommée « Dédette », elle deviendra sa femme en 1916), le soldat, brancardier dans le 119e régiment d’infanterie, écrivit en effet quotidiennement (!) une lettre entre 1914 et 1918.(2) Une correspondance de plus de 10 000 pages – propriété d’Alix de La Presle-Evesque, petite-fille du compositeur – dont le PBZ vient d’entamer la mise en ligne et qui, s’agissant des trois émouvantes lettres du printemps 1915 présentées ci-dessous, montre combien la musique, fût-elle allemande, constitua un irremplaçable réconfort pour un artiste qui mena par la suite une carrière partagée entre la composition – les pianistes découvreurs devraient se pencher sur son lumineux Concerto pour piano, de 1951 ; les chanteurs sur son vaste corpus de mélodies – et à l’enseignement. Jacques de La Presle fut professeur d’harmonie au Conservatoire de Paris de 1937 à 1958 et a compté parmi ses élèves Antoine Duhamel et Maurice Jarre.
Alain Cochard
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Fonds Jacques de La Presle : www.bruzanemediabase.com/mediabase/fonds/fonds-jacques-presle
[…] hier, j’ai passé une journée merveilleuse. Figure-toi que j’ai été faire de la musique à deux kilomètres d’ici, dans la maison de Th. Dubois, abandonnée par lui depuis la guerre, mais où loge mon médecin à 4 galons, qui m’y a fait venir. Il y a laissé toute sa musique et j’ai joué presque toute la partition de Parsifal. Oh ! Dédette, que j’étais heureux et que de souvenirs attachés à toutes ces choses si merveilleuses. Oh ! j’ai failli pleurer en jouant la fin et en pensant à l’émotion que nous avons éprouvée ensemble, le jour où nous l’avons entendu à l’Opéra. […]

Dessin dans les tranchées, par Jacques de La Presle - Février 1915 © Bru Zane Mediabase / Fonds Jacques de La Presle
1er mai 1915. Midi moins 10.
Ma Dédette bien aimée, mon amour de mon cœur, enfin j’au un moment pour pouvoir t’écrire une lettre et je me dépêche vite de venir près de toi de peur qu’on ne vienne m’arracher à toi pour une corvée ou un service quelconque.
Mon amour chéri, quand je pense qu’il y a un temps infini que je ne l’aie écrit cela me fait une peine énorme. Je ne l’ai pas écrit depuis H., la veille du jour où on nous a annoncé la nouvelle sensationnelle de notre départ, mais ma petite gosse tu sais bien que je n’ai pas pu. Tu ne peux te figurer ce que c’est qu’un départ de ce genre, toutes les revues qu’il fait passer, les corvées qu’il faut faire etc. etc. et l’on a l’esprit complètement accablé par toutes ces choses.
Et pourtant j’aurais eu tant, tant de choses à te raconter. Le pauvre petit cœur de ton gosse a été soumis à de biens terribles épreuves pendant toutes ces journées et c’est à ce moment-là que plus que jamais, j’aurais eu besoin de ma Dédette, de mon autre moi-même, de ma petite fiancée bien-aimée ! Cela a été d’abord le départ de ce pauvre C… la séparation de ces pauvres Antoine, qui m’ont vu partir avec un réel chagrin, puis le départ d’H., où j’ai passé aussi de biens bons moments, puis, un beau matin, l’ordre qui arrive de quitter P… pour… l’inconnu (et l’inconnu cela peut aussi bien être l’Alsace, que le Nord, que la Hollande, l’Italie ou l’Asie Mineure) et ensuite notre arrivée à quelques kilomètres de là dans un gentil patelin où nous menons une vraie vie de caserne.
[…] Comme je te l’ai écrit, il y a deux jours, j’ai eu une grande joie : celle de faire de la musique, de jouer sur un exquis piano : celui de Théodore Dubois. Oh ! que j’étais vraiment, follement heureux, jouer Parsifal, ce Parsifal que nous avons tant aimé tous les deux, c’est une véritable et profonde émotion que j’ai ressentie en trouvant tous les leitmotivs et vraiment en le jouant j’avais l’impression que nous étions ensemble dans la loge où nous l’avons entendu pendant cette soirée inoubliable, merveilleuse où j’ai senti combien tu comprenais tout cela comme moi.
Malheureusement à toutes ces bonnes choses s’en mêlent d’autres moins bonnes et comme nous sommes en 2e ligne, comme dit le bon oncle, on nous fait naturellement faire du service et tous les matins nous nous levons dans les parages de 3 ou 4 heures du matin, pour faire des marches, des exercices ou pour être passés en revue par toute la catégorie de nos généraux. Et nous sommes beaux, tu sais, équipés entièrement à neuf, tous en bleu azur : c’est merveilleux (!!!) à voir ! Et l’on comprend que les poilus de la tranchée à 2 ou 3 étoiles soient contents de se rincer l’œil. […]

Fleurs séchées sur une lettre du Fonds Jacques de La Presle - Mars 1916 © Bru Zane Mediabase / Fonds Jacques de La Presle
3 mai 1915. 3 heures moins 18 de l’après-midi.
[…] À propos de Tristan, figure-toi que j’ai fait hier de la musique, tout l’après-midi sur le délicieux Pleyel de Th. Dubois, et j’ai eu des sensations merveilleuses. Avec mon médecin major, toujours emballé de Wagner, nous nous sommes replongés dans notre cher Parsifal ! Que c’était bon ! et avec quelle émotion j’ai joué la douleur d’Amfortas, au début et après cette chose douloureuse, cette paix, ce calme où se mêle le chant de « La Brise » et que nous aimons tant. Oh ! que tout cela m’a semblé bon, et comme c’est toute une partie de ma sensibilité qui est revenue, que j’ai retrouvée… avec quel bonheur !! Et l’Enchantement du Vendredi Saint, et la fin et tout enfin ! Je n’ai pas quitté le piano pendant trois heures de suite. J’étais un peu fou en revenant ici, je te l’assure d’autant plus qu’il faisait un temps délicieux : un peu orageux ; il avait un peu plu et toute la nature, les ruisseaux, les bois, les arbres, tout cela sentait bon et il y avait dans le fond du ciel un soleil rouge qui se couchait, un peu tragique pour se mettre à l’unisson des hommes (ce n’est pas ce qu’il avait de mieux à faire !).

(1) www.concertclassic.com/article/les-archives-du-siecle-romantique-99-max-dollone-souvenir-dun-compositeur-revue-des-deux
(2) Gravement gazé le 15 août 1918, Jacques de la Presle passa sept mois à l’hôpital, dans un état qui fit craindre une issue fatale. Il a reçu la Médaille militaire avec deux citations.
Photographie dans les tranchées - 1915 © Bru Zane Mediabase / Fonds Jacques de La Presle
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