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​Les Archives du Siècle Romantique (100) – Lettres de Clémence de Grandval à Camille Saint-Saëns [autour de Mazeppa, 1892]

 

 
Moment très attendu de la saison 2024/2025 du Palazzetto Bru Zane, la résurrection du Mazeppa de Constance de Grandval (1828-1907) en version de concert à Munich le 20 janvier 2025 n’est pas passée inaperçue. Concertclassic n’avait d’ailleurs pas manqué de vous dire l’impact exercé par cette partition pleine feu et de couleurs très évocatrices servie par une distribution de premier ordre sous la remarquable baguette de Mihhail Gerts, à la tête de l’Orchestre de la Radio de Munich (1)
 

Tassis Christoyannis © BRMarkus Konvalin

 
Dès le 17 janvier, Tassis Christoyannis, Nicole Car, Julien Dran, Ante Jerkunica, Pawel Trojak étaient à pied d’œuvre dans la capitale bavaroise pour réaliser en amont du concert un enregistrement qui permet désormais à tout à chacun de découvrir un opéra en cinq actes (sur un livret de Grandmougin & Hartmann) tombé dans l’oubli depuis sa création à Bordeaux le 23 avril 1892 (et sa reprise en cette même ville au début de l’année suivante). L’écho de la première bordelaise de l’ouvrage, par Paul Lavigne dans La Gironde du 26 avril 1892 avait d’ailleurs fourni la matière du 87épisode (2) des Archives du Siècle Romantique que Concertclassic vous propose tous les mois en collaboration avec le Palazzetto Bru Zane.

 

133 ans après sa création, Mazeppa est pour la première fois enregistré. Une entreprise appuyée sur le patient travail de recherche musicologique de Marie Humbert et portée par l’engagement dramatique de tous ses interprètes. Sa sortie offre l’occasion aux Archives du Siècle Romantique de revenir à Clémence Grandval et de se souvenir de sa relation très affectueuse avec celui qui, bien que de sept ans son cadet, fut l’un de ses professeurs : Camille Saint-Saëns.
On découvrira ci-après trois lettres de la compositrice à l’auteur du Rouet d’Omphale. Le deux premières, pleines d’enthousiasme, précèdent de peu la création de Mazeppa, tandis que la troisième traduit l’amertume d'une artiste « ayant commis l’affreux crime d’être vicomtesse » – et compositrice ...

Alain Cochard

 

Camille Saint-Saëns - Caricature de Manuel Luque, Les Hommes d’aujourd’hui, tome VII, no 361 [1890] © Gallica / BnF

 

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Lettres de Clémence de Grandval à Camille Saint-Saëns [autour de Mazeppa]

 
Paris, vendredi [27 février 1892]

Comme j’ai eu de plaisir à voir votre écriture mon bon Camille ! Je voulais avant de vous répondre avoir été au Ménestrel où est ma musique à présent. Mais je ne pourrais que lundi, absolument bousculée par le bonheur qui m’arrive d’avoir Mazeppa joué à Bordeaux, les journaux nous le diront peut-être avant ma lettre.
Depuis 4 mois je travaille sans relâche au remaniement de tout l’ouvrage, dont la pièce est supérieurement bâtie par Hartmann, qui a mené toute l’affaire avec le plus grand dévouement pour moi. Je suis allé à Bordeaux faire entendre l’ouvrage à Gravière (le directeur du Grand Théâtre de Bordeaux ndlr) qui a été si enchanté qu’il engage un baryton pour créer le rôle si important de Mazeppa. Je crois que nous allons prendre Grimaud, que l’Opéra prête et pour qui le rôle semble écrit : il vient de débuter alors on est plus coulant. C’est Mme Bréjean-Gravière (1er prix du Conservatoire il y a 2 ans) qui sera Matréna, et Dupuy qui a été, à l’Opéra-Comique, fera le ténor. Ils viennent de monter Esclarmonde et vraiment fort bien, je l’ai vu. Vous serez content de tout cela pour moi ? Enfin on entendra donc le peu que votre élève est en état de faire ! Je suis revenue avec une grippe atroce, dont je ne peux me défaire, cela m’a retardé aussi pour aller au Ménestrel ; impossible de me souvenir si Les Lucioles sont gravées avec violon ! En tout cas, elles sont en sol et non plus en la bémol, dans cette version. Je vous rendrai compte, et merci de votre si amicale et bon souvenir. Au revoir, mon cher Camille et bien affectueusement toujours à vous,
C. de Grandval

 

Scène de Mazeppa : acte II, tableau 2 
Le Monde illustré, 23 avril 1892. Illustration reprise dans La Gironde illustrée (24 avril 1892) et dans le journal italien Il teatro illustrato © Gallica/ BnF

 
Bordeaux, hôtel Marin, mardi soir [20 avril 1892]

 
Mon bon Camille, au moment où Mazeppa est près d’affronter sa première apparition, qui aura lieu samedi prochain 23, je veux vous écrire pour que vous sachiez bien que malgré mes fatigues et tribulations j’ai pensé toujours à vous.
Et quelles tribulations grand Dieu ! Maurice Devriès qui va créer Mazeppa, nous est arrivé de Nice mercredi dernier seulement, ne sachant pas la moitié de son rôle ! Et depuis le 7 de ce mois que je suis ici, il y a eu tous les jours répétition en scène dans la journée, répétition grand orchestre etc., le soir ! et du changement à faire, pas même le temps de dormir.
Comment puis-je rester debout, je n’en sais rien : Hartmann cloué à Paris avec une affreuse attaque de goutte qui dure depuis 6 semaines. Enfin Gravière qui est un très habile metteur en scène, s’est multiplié et Mazeppa aura une excellente interprétation et une très belle mise en scène, beaux décors, costumes ravissants.
J’ai un très bon chef d’orchestre, Haring, et un orchestre qui va vraiment bien.
Tout le monde espère un gros succès : moi, je doute, ayant si peu de chance dans mon art, et je ne puis croire que ce bonheur m’arrive… nous verrons. Il vient plusieurs critiques parisiens. Maurice Devriès sera remarquable et Mme Bréjean Gravière est une Matréna comme peut-être je n’en retrouverai pas. Dupuy (anciennement à l’Opéra-Comique) tient avec grand talent le rôle du ténor. Mon orchestre est très bien.
Allons, je vous quitte avec le grand désir d’en avoir fini ! […]
Bien affectueusement à vous,
C. de Grandval.

 

Table thématique de Mazeppa © Palazzetto Bru Zane / fonds Leduc

 
Paris, mardi soir [25 janvier 1893]
 
Je vais oublier, mon bon Camille, le joli mal de gorge avec fièvre que j’ai rapporté de Bordeaux, en vous écrivant : je n’ai pu vous répondre là-bas, la reprise de Mazeppa a été très brillante, mais vous savez ce qu’il en coûte ? Et quelle température, Dieu du ciel ! Chacun des soirs de Mazeppa il tombait sur la neige des pluies glacées qui auraient mérité l’offre d’une paire de patins à chaque malheureux spectateur. Vous savez si cela fait du bien aux recettes ! On va maintenant mettre Mazeppa dans le répertoire, Gravière est très gentil pour l’ouvrage. Vous dites que vous vous trompiez en m’éloignant du théâtre : oui et non. Il n’y a pas de place pour moi sous le soleil, nulle part. Ayant commis l’affreux crime d’être vicomtesse (je m’en soucie bien, ma foi !) si on me joue, c’est que je paie ; si Gravière et moi protestons, nous mentons de compagnie. La presse est très belle ? payée aussi.
Un autre crime, c’est que ma fille est ambassadrice, cela prouve que j’ai des millions.
Par bonheur ! j’ai eu l’an dernier tout un final qui ne sortait pas, à réorchestrer à Bordeaux même : alors les musiciens, par exemple, me respectent. On a beau m’appeler sur la scène et m’applaudir, Gravière, Nerval (un vieux routier le régisseur), Falchieri, Haring, tous, rendu justice à ma musique, c’est égal, le préjugé âcre, amer, reste et restera. C’est écœurant voyez-vous, de sentir partout l’envie, le part pris et basé sur quoi ? Je suis à l’âge où l’on n’attend plus : la jeunesse patiente… ah quel supplice le bon Dieu m’a infligé en me faisant compositeur ! Je ne vous envoie pas Mazeppa attendant toujours le 2d tirage exact. Si on tarde encore j’arrangerai exprès pour vous une partition et vous l’enverrai.
[…]
Au revoir Môssieu le docteur, je connais la dignité : et je jouis au moins de vous voir à la haute place que vous méritez mon cher Camille, mon cœur en est heureux, allez ! Je vous embrasse comme je vous aime.
C. de Grandval.
Le théâtre de Nancy est en déconfiture : bonsoir pour Mazeppa

 

 
(1) www.concertclassic.com/article/mazeppa-de-clemence-de-grandval-munich-une-eleve-plus-douee-que-le-maitre-compte-rendu
 
(2) www.concertclassic.com/article/les-archives-du-siecle-romantique-87-la-creation-de-mazeppa-de-clemence-de-grandval-lopera
 
Illustration © Mme C. de Grandval, compositeur (sic) de musique, portrait paru dans La Gironde illustrée  du 24 avril 1892 (détail) © Gallica / BnF 

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