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Danse / Corps et âmes de Julien Lestel au TCE - L’avenir du ballet français

L’horizon semble moins embrumé dans la France chorégraphique où la danse néoclassique a du mal à se frayer un chemin faute de créateurs : jusqu’à présent seul sur son bastion biarrot, Thierry Malandain défendait la place, et non sans mal, même si enfin les décideurs grincheux de la soi-disant avant-garde se décident à lui donner la place qui lui revient. Voici, avec Julien Lestel, la quarantaine, un nouveau venu, déjà remarqué pour deux pièces subtiles, Constance et Les âmes frères, où il témoignait d’une vraie originalité au sein d’un langage qui a fait ses preuves d’expressivité autant que d’excellence plastique.

Lestel, personnage émouvant à force de pureté et de foi dans son art, a d’ailleurs su se faire un public d’admirateurs convaincus et de supports - la Fondation Bettencourt notamment , qui lui permet de créer autour de sa compagnie une aura de bon goût, et surtout, pour ce nouveau spectacle, d’avoir passé une commande à Karol Beffa, la partition sur mesure étant un luxe précieux que peu de créateurs contemporains peuvent s’offrir.

Lui-même, formé dans les studios du plus bel académisme, à l’Opéra et au CNSMDP, a dansé à Monte-Carlo, Zurich, Marseille, scènes prestigieuses où il a serré de près la gestique d’un Robbins, d’un Kylian, d’un Neumeier, bref la bonne école. Avant de créer sa compagnie, en 2006 : autour du pilier qu’est Gilles Porte, un groupe soudé de dix danseurs d’une extrême qualité, six Italiens et quatre Français, dont deux ont figuré notamment parmi les grands espoirs de l’Opéra de Paris, comme Fanny Fiat et Nicolas Noël. Ils auraient pu rester dans le Temple, mais la démarche de Lestel, qui les ouvrit à plus de liberté, les a séduits, et ils ont risqué l’aventure. C’est dire si celle-ci vaut d’être tentée : Corps et âmes (présenté en avant première au Grand Théâtre d’Aix- en-Provence le 28 mai dernier) porte la marque d’un style fluide, sensuel, habité par des aspirations idéales d’envol de l’âme, par-delà les souffrances et les séductions de la chair.

Ici, celle-ci est belle, transcendée par ces silhouettes constamment ondulantes, ces corps fusionnels qu’anime un art magistral du pas-de-deux. Une très habile utilisation de la lumière, des changements de costumes tout en souplesse permettent de varier les états émotionnels de cette marche vers la lumière, à laquelle on reproche simplement sa longueur. Une structure resserrée donnerait plus de poids au propos.

Argument majeur pour la portée de l’œuvre, car c’en est une, la partition de Beffa, lequel, avec la malléabilité qu’on lui connaît, le sens des couleurs et l’extrême plasticité de son style, a su enchâsser chaque séquence dans une musique puissante, vibrante, dont émergent tout particulièrement Elévation, sur lequel Lestel a développé une vision de Pietà, Händelssohn et la Boîte à musique. Une série de douze pièces enchaînées dont on connaissait déjà certaines, comme La Nef des fous, que le compositeur a emboîtées et enrichies de plusieurs nouvelles pour ce Corps et âmes, en un troublant puzzle dont l’utilisation sur bande permet la variété d’écriture instrumentale.

Jacqueline Thuilleux

Corps et âmes (musique de Karol Beffa, chorégraphie de Julien Lestel) – Paris, TCE, le 27 juin 2011.
Corps et âmes sera donné le 24 août au Festival Puccini de Torre del Lago, ainsi qu’à Marseille, le 27 octobre et le 15 décembre 2011.

Site de la Compagnie Julien Lestel : www.compagniejulienlestel.com

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Photo : DR
 

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