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17 Mai 2009 - Compte-rendu - Salomé à Toulouse - Salomé et le phallus bleu



Une mise en scène qui marque, c'est d'abord celle où les images restent au service du récit en le projetant d'emblée dans l'universel. De ce point de vue, celle de la nouvelle Salomé de Richard Strauss présentée pour clore l'ultime saison toulousaine de Nicolas Joël, nommé à la direction de l'Opéra de Paris, est l'une des plus impressionnantes et des plus belles qui se puissent imaginer. Elle est signée du grand scénographe d'origine roumaine Pet Halmen. C'est peu de dire qu'elle est esthétiquement belle. Elle est tout à la fois simple, claire, poétique à souhait et provocante comme peut l'être un relevé de cure psychanalytique ou un mythe antique tout éclaboussé de sang. Epousant en cela la violence du texte d'Oscar Wilde comme de la partition de Strauss, Pet Halmen ne veut y voir qu'un huis-clos de femmes. L'homme ne s'y inscrit qu'en creux, si l'on ose dire : Iokanaan fuyant la femme dans la logorrhée de son fanatisme religieux, et Hérode s'assimilant à elle jusque dans le travesti féminin rose qu'il révèle soudain durant la transgression que constitue la fameuse danse de Salomé.

Le sexe de la femme, même masqué par une stylisation poétique, constitue donc le lieu géométrique du spectacle sous la forme symbolique de deux cercles, l'un vertical, l'autre horizontal. D'abord, le disque de la lune qui crève le noir du fond de scène, tantôt couleur d'aigue marine lorsqu'il représente la pureté argentine et virginale de l'adolescente, tantôt rouge sang dès que montent des profondeurs de la citerne les imprécations de Iokanaan contre Hérodiade, mère et rivale de Salomé ; ensuite, la citerne elle-même qui est aussi table du sacrifice, formée de cercles concentriques, et où croupit le prophète, objet du désir monomaniaque de l'héroïne. Deux cercles pour tout décor : la lune emblème de la féminité, et la citerne, réservoir des désirs inavoués et refoulés prêts à surgir à la moindre pulsion... et Dieu sait si cette musique n'est que pulsions !

C'est ce jaillissement perpétuel comme une lave en fusion montant du tréfonds de la psyché de Salomé que visualisent tant ce décor que la direction d'acteurs époustouflante – l'un n'allant jamais sans l'autre – de Pet Halmen. Une fois que Salomé a vu le prisonnier, les dés sont jetés, le destin noué: ce que veut Salomé, le diable le veut, et ce diable, c'est, bien sûr, le désir d'enfanter, le cri de l'espèce qui transcende les corps et les âmes des individus. Ce cri de l'inconscient freudien se fait entendre dans la fosse d'un orchestre somptueux et sauvage qui prolonge celui de Wagner et annonce celui de Berg jusque dans ses caresses les plus ambiguës, depuis l'éveil du désir amoureux dans la douceur jusqu'au déchaînement du sanglant Liebestod, version Dr Freud, de Salomé revêtue d'un voile de mariée s'immergeant lentement dans la citerne pour mieux se fondre avec l'amant qu'elle a rêvé.

Mais l'image la plus osée, la plus extraordinaire d'une soirée forte en émotions se situe en lieu et place de la fameuse danse de Salomé qui, bien évidemment, ne dansera pas, mais montrera avec le réalisme le plus cru en quoi consiste le voyeurisme de son beau-père Hérode. Lorsque le thème de la danse sourd de la fosse, surgit de la citerne, tel un menhir de la mer se découpant sur le rouge de la lune, un immense phallus bleu, à peine stylisé, qui laisse deviner par transparence la silhouette de Iokanaan comme un foetus dans un bocal. Le silence de la salle dit assez la prégnance de ces noces de sang sur le spectateur. Salomé s'allonge sur la table de sacrifice et offre à Hérode le spectacle de l'Origine du monde tandis que les cinq juifs, en caleçon blanc et chapeau melon, lui arrachent, comme par jeu, ses bas et sa petite culotte roses: le divan du Dr Freud s'invite au théâtre.

Tout cela ne peut fonctionner que grâce au contrepoint sublime dessiné par Pinchas Steinberg à la tête d'un orchestre du Capitole des grands soirs et à une distribution totalement engagée dans l'aventure. Certes, au gré des souvenirs, on peut imaginer d'autres voix pour tel rôle, mais l'incarnation est d'une telle justesse, d'une telle maîtrise du corps et du geste qu'on reste confondu d'un tel résultat ! La Salomé de la Finlandaise Camilla Nylund se situe entre Lolita et L'Ange bleu, le Iokanaan du Danois Morten Frank Larsen impressionne par sa voix et son physique. Chapeau au Narraboth germano-argentin de Martin Mühle. Mais le couple allemand des parents dévoyés est de très grande classe, et c'est plus rare, avec le grand ténor Thomas Moser en Héode ambigu à souhait, et son épouse Doris Soffel.

Une très grande soirée de théâtre et de musique.

Jacques Doucelin

Strauss : Salomé – Toulouse, Théâtre du Capitole, le 17 mai 2009, prochaines représentations : 19, 22 mai (à 20 h) et 24 mai (à 15 h).

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Photo : DR

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