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​Les Ailes du désir, création d’Othman Louati par la Co[opéra]tive à Dunkerque – La vie sexuée des anges –Compte-rendu

 
Tous les quatre ans, La Co[opéra]tive, qui réunit six théâtres français, lyriques ou non, commande un opéra. C’est ainsi que Le Bâteau Feu – Scène nationale de Dunkerque vient d’accueillir en création mondiale Les Ailes du désir, du compositeur Othman Louati (né en 1988). Sorti en 1987, le film de Wim Wenders reste sans doute un titre suffisamment présent dans les esprits pour permettre d’attirer le public autour d’une création contemporaine. Déjà en octobre 2021, un ballet de Bruno Bouché portant le même titre avait été créé par le Ballet du Rhin. (1). La tentation d’en faire un opéra s’explique par le caractère poétique du film, relativement dépourvu de dialogues au sens traditionnel, souvent remplacés par des monologues en voix off, et les anges planant dans « le ciel au-dessus de Berlin », pour reprendre le titre allemand, captent les voix intérieures des humains.
 

Othman Louati © othmanlouati.com

La musique joue aussi un rôle dans l’œuvre de Wenders, mais plutôt le rock. D’une intrigue qui tient en quelques mots, Gwendoline Soublin a tiré un livret qui parle nécessairement plus que le film, mais qui en suit le déroulement, seul le personnage de Peter Falk dans son propre rôle ayant été presque entièrement supprimé. Seule modification de taille : l’ange principal, qu’interprétait Bruno Ganz, est ici confié à une voix féminine, et il ne s’agit pas d’une simple convention opératique à la Chérubin ou Octavian. Damiel devient bien une ange, qui s’éprend de la trapéziste Marion. Sur ces données, Othman Louati a composé une partition qui sait mêler les voix en de beaux ensembles ou en duos, l’orchestre – treize instrumentistes de l’ensemble Miroirs Etendus, parmi lesquels on distingue le piano de Romain Louveau – dirigé par Fiona Monbet adoptant des styles variés au gré des nombreuses apparitions de personnages épisodiques.
 

© Christophe Raynaud De Lage

Le spectacle monté par Grégory Voillemet, qui a été l’assistant de grands metteurs en scène d’opéra, réussit à s’affranchir du film tout en en conservant certains détails visuels, comme l’allure même des anges, en imperméable et grandes ailes blanches. Le plateau nu accueille tour à tour des éléments mobiles, parfois de simples rideaux, pour recréer efficacement les différents lieux de l’action. La belle idée centrale est le recours aux marionnettes pour mieux opposer monde des humains et monde des anges : pendant le deux premiers tiers de l’opéra, les humains sont des marionnettes grandeur nature, animés par deux ou trois manipulateurs vêtus de noir, comme au Bunraku ; quand Damielle décide de rejoindre le monde des humains, c’est son collègue Cassiel qui devient alors une marionnette, tandis que les chanteurs, qui jusque-là ne prêtaient que leur voix aux marionnettes, endossent le costume et l’identité de leurs personnages.
 

© Christophe Raynaud De Lage

Sept chanteurs (sonorisés, peut-être compte tenu de l’acoustique de lieux pas forcément destinés au théâtre musical) se partagent tous les rôles, dont la répartition semble faire la part belle aux voix féminines. Au baryton Ronan Nédelec et au ténor Benoît Rameau n’échoient que des figures secondaires dont les brèves interventions n’ont pas vraiment le temps de marquer les esprits. Même le Cassiel de Romain Dayez reste au second plan, un peu comme dans le film. La soprano Shigeko Hata compose un joli Enfant, et l’on est sensible au charme vocal de la mezzo Mathilde Ortscheidt notamment en directrice du cirque (autre rôle féminisé par rapport au scénario de Wenders). C’est néanmoins à Damielle et Marion que sont logiquement réservés les rôles les plus développés. Camille Merckx se montre superbe d’émotion retenue et prête à la trapéziste des accents touchants. Quant à Marie-Laure Garnier (photo), peut-être la plus gâtée par l’écriture musicale, elle parvient, sans aucune gesticulation superflue, à faire croire à la métamorphose de l’ange fasciné par une mortelle.

Laurent Bury

 

 
(1) www.concertclassic.com/article/les-ailes-du-desir-par-le-ballet-de-lopera-national-du-rhin-dans-les-nuages-compte-rendu
 
Othman Louati : Les Ailes du désir – Dunkerque, Le Bâteau Feu, vendredi 10 novembre 2023 ; prochaines représentations à Quimper les 14 et 15 novembre ; à Dijon les 10 et 11 janvier ; à Besançon les 17 et 18 janvier ; à Compiègne le 25 janvier ; à Nantes les 6 et 7 mai ; à Rennes les 14, 15, 17 et 18 mai ; à Tourcoing le 24 mai 2024 // www.lacoopera.com/la-dame-blanche-1-2
 
Photo © Christophe Raynaud De Lage

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