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« Je conçois Lucia comme quelqu’un de fort » - Une interview de Sonya Yoncheva, soprano

Précédée d'une jolie réputation, la soprano bulgare Sonia Yoncheva débute sur la scène de la Bastille ce mois-ci, dans un rôle qu'elle chante pour la première fois : Lucia di Lammermoor. A quelques jours de ce double baptême et avant de la retrouver en 2015 dans Traviata et Rigoletto sur cette même scène et dans Iolanta au Palais Garnier, la jeune et volontaire cantatrice a bien voulu répondre à nos questions.

Après Pleyel avec Les contes d'Hoffmann, l'Opéra Comique avec Les pêcheurs de perles, Avignon avec Roméo et Juliette, vous voici programmée à la Bastille dans Lucia di Lammermoor. Comment vous sentez-vous à quelques jours de la première.

Sonia YONCHEVA : Je me sens très bien, même si j'ai conscience des enjeux qui entourent mes débuts dans un des rôles les plus difficiles du bel canto, un rôle très exigeant vocalement, mais également scéniquement, surtout dans cette production où Lucia est quasiment acrobate. Il faut être en mesure de contrôler toutes ces données, mais je ne me sens pas stressée car j'ai confiance en Andrei Serban qui est un grand metteur en scène et en Maurizio Benini, un chef réputé avec lequel le travail que nous allons réaliser va être déterminant. Il en va toujours ainsi, j'ai l’impression de ne pas être véritablement débutante ; j'accepte d’incarner des personnages et ces femmes deviennent progressivement des amies dont l'intimité éloigne les appréhensions. J'attends en revanche de voir comment le public va réagir, car ce répertoire n'est pas forcément celui dans lequel on m'imagine et cette partition n'est pas tout à fait écrite pour ma voix.

En quelques saisons, vous avez su vous imposer parmi la génération montante des sopranos. Après Mozart, Verdi, l'opéra français et quelques incursions dans le répertoire baroque, vous voici chez Donizetti avec Lucia, un rôle particulièrement riche et éprouvant. Avant de parler de ce personnage, pourriez-vous décrire votre voix pour ceux qui ne l'ont pas encore entendue et définir ses caractéristiques ?

S. Y. : Ah, bonne question ! Je n'arrive pas facilement à la définir, mais je peux dire que ce qui la caractérise est la souplesse. J'ai toujours senti cela et dans n'importe quel genre musical, qu'il s'agisse du jazz ou du baroque, ou de n'importe quel registre, mezzo, ou soprano colorature, elle a toujours cet aspect et prend sans peine la couleur quelle doit avoir, tout en restant fidèle à ce qu'elle est depuis le départ. On dit aussi qu'elle est chaude, calme, sans métal, sans agressivité, ce qui me plaît beaucoup. Je remercie le destin de m'avoir doté d'une voix qui traduit tout ce que j'éprouve intimement ; je sens également qu'elle aime bien jouer avec moi et cela est très agréable.

Lucia est un rôle vocalement complexe, connu pour ses difficultés techniques, mais également pour son aspect psychologique et théâtral. Comment percevez-vous ce caractère et vous êtes-vous glissée dans la mise en scène imaginée par Andrei Serban ?

S. Y. : Lucia est en effet un personnage très complexe : c'est une femme que l'on ne rencontre pas tous les jours, car un être qui meurt d'amour n'est plus aussi fréquent qu'au XIXème siècle, même si je vis en ce moment une histoire qui est une pure folie (rires). J'espère cependant quelle ne me mènera pas vers la mort ! Je trouve Lucia très forte, même si on la voit toujours comme une victime, sa faiblesse apparente se traduisant jusque dans cette écriture étincelante, bourrée de suraigus, sur lesquels on risque de trébucher : cela renforce sa fragilité, où l'aspect souffreteux qui peut aller avec. Pour ma part je la conçois comme quelqu'un de fort, car elle croit en cet amour, en cette idée d'aimer un homme qui, comme Roméo, n'est pas de sa condition, mais dont elle est persuadée qu'il est le seul valable. A cause de cela elle se rebelle, signe un contrat de mariage qui la lie à un autre, parce qu'elle veut défendre sa famille. Je voudrais lui prêter l'image d'une jeune fille amoureuse et sensuelle, car quand on aime, on transpire la passion et tout le corps l'exprime. Je suis contre l'aspect petit être qui se laisse faire, car dans cette production on la drogue, on l'attache, on la violente et si elle agit comme elle agit, c'est qu'elle est manipulée physiquement, mais pas psychologiquement.

Ici à Paris vous partagez l'affiche avec l'une des grandes titulaires du rôle, Patrizia Ciofi. Vous sentez-vous proche d'une carrière comme la sienne, fondée sur des choix artistiques très variés, avec quelques partitions-repères dans lesquelles elle a su imposer sa marque, telles que Traviata, Rigoletto, Lucia, La fille du régiment ou La Sonnambula ?

S. Y : Non pas du tout, car je suis, comme l’ensemble de mes collègues, différente ; Patrizia est extrêmement rigoureuse, recherche toujours la pureté du style, avec une voix éduquée pour répondre aux critères, respecter chaque type de musique et qui a développé sa carrière en fonction de ces exigences. Je la trouve également timide, modeste et extrêmement gentille, mais je ne suis pas comme ça. J'aime bien ces histoires de style, j'essaie toujours de m'en approcher, mais un chanteur est avant tout un interprète et il interprète avec une voix qui émane de son corps et doit apporter des émotions, donner quelque chose au public, comme le corps d'un acteur.

Mais les deux ne sont pas incompatibles.

S. Y. : Ce serait trop organisé pour moi. Souvent on me donne des conseils, que j'écoute attentivement, mais je crois toujours à ce qui se créé entre deux personnes, comme dans la vie, le travail d'équipe est capital. Je ne peux pas imaginer que Donizetti quand il a composé cette œuvre, pensait au style qu'il était en train de mettre en place et au type de voix qu'il fallait absolument avoir pour chanter Lucia. Il pensait à des personnages de chair et de sang et à la musique qui devait accompagner et magnifier leurs émotions. En créant cela avec le chef d'orchestre, on s'approche de la vérité. La partition c'est la bible, on l'ouvre, on la lit, on y réfléchit. Je suis musicienne, pianiste au départ, donc pour moi le texte est sacré, mais je trouve cela limité, je refuse de me mettre des barrières, il faut aller au-delà.

Il est sans doute encore tôt pour le prédire avec exactitude, mais comment voyez-vous évoluer vos moyens dans les cinq années qui viennent et vers quelles partitions pensez-vous pouvoir vous diriger sans brûler les étapes ?

S. Y. : J'ai 31 ans et je sais assez précisément comment va évoluer ma voix, ne serait-ce qu'en consultant mon calendrier qui est presque plein jusqu’en 2018-2019 : c'est incroyable et tellement rapide. Je n'en reviens pas ! J'espère surtout arriver en bonne condition à tous ces rendez-vous. Beaucoup de choses me tiennent à cœur comme cette future Manon, Lucia que je reprendrai à Zürich, Traviata prévue un peu partout. Mon agent est italien et fait tout pour que j'apparaisse dans ce répertoire. Je vais surtout essayer de ne pas chanter sans savoir prendre des pauses. Nous savons naturellement refuser un rôle, car il nous suffit d'ouvrir une partition pour savoir si nos moyens nous le permettent ou pas : c'est ce qui est arrivé avec la Marguerite de Faust. Il faut savoir dire non, bien sûr, mais surtout être capable de gérer les périodes de repos entre chaque engagement, car il y en a beaucoup et les agents ne se rendent pas compte qu'il nous faut du temps pour nous : je n'ai pas pris de vacances depuis deux ans, ce qui est anormal. Il faut pouvoir s'éloigner, car ce n'est pas le répertoire qui est pesant, mais le monde de l'opéra qui nous impose des choses qui vont à l'encontre de notre santé. Le rythme que l'on nous impose est terrible. J'ai vu certains artistes célèbres qui n'ont pas eu le courage de dire « Laissez-moi tranquille, je dois faire le point avec moi-même ». On a souvent plein d'amis, comme sur Facebook, qui nous font des propositions magnifiques et nous voilà emporter dans un tourbillon sans fin.

Vous êtes l'une des nombreuses lauréates du Concours Operalia, initié par Placido Domingo. Pouvez-vous nous rappeler ce que signifie cette compétition et ce qu'elle vous a apporté en termes de notoriété, de prestige et d'engagements depuis 2010 ?

S. Y : Quand je regarde les trois années qui viennent de s'écouler, je suis étonnée. Operalia est un tremplin, une porte d'entrée pour les grands théâtres, car les directeurs nous découvrent et nous engagent s'ils trouvent que nous en valons la peine. Mais ce n'est pas immédiat, il faut gagner d'autres concours, ne jamais baisser la garde. Résister, imposer une bonne image de soi, être ambitieux mais dans le bon sens et prendre le temps, ne pas être impatient, car le succès n'arrive pas immédiatement. Cela n'a pas été facile, mais Operalia m'a permis de faire un grand pas en avant. Il ne faut jamais oublier que nous devons persévérer tout en défendant un titre.

Propos recueillis par François Lesueur, le 3 septembre 2013.

Sonia Yoncheva interprète Lucia di Lamermoor à l’Opéra Bastille les 10, 17, 23, 29 sept et les 4 et 9 octobre 2013

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