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Idoménée de Campra à l’Opéra de Lille – Les dieux, c’est nous – Compte-rendu

© Simon Gosselin

Décidément, en matière de baroque, l’Opéra de Lille s’impose depuis quelques saisons comme le théâtre le plus audacieux et le plus innovant. L’ouverture de la saison 2021-22 vient confirmer la pertinence des choix de Caroline Sonrier, avec la totale réussite d’une vraie rareté, Idoménée de Campra. Si la fidélité à Emmanuelle Haïm porte ses fruits sur le plan musical, on ne savait pas forcément à quoi s’attendre de la part d’Àlex Ollé, mais le Catalan a su trouver le moyen de présenter un spectacle où l’œil et l’esprit sont comblés.

Samuel Boden (Idamante) & Chiara Skerath(Ilione) © Simon Gosselin

L’esprit, parce que l’équipe de la Fura dels Baus a trouvé un moyen brillant de traduire l’une des principales différences entre le livret d’Antoine Danchet et la version aujourd’hui plus connue que Mozart mit en musique plus d’un demi-siècle plus tard. Dans la tragédie lyrique de Campra, les dieux sont présents sur scène, non seulement lors du prologue, mais aussi à plusieurs reprises par la suite. Et la mise en scène nous montre que ces divinités ne sont en fait que d’autres facettes de la personnalité des protagonistes. Le prologue devient ainsi le rêve d’Ilione, où Eole prend les traits de son cher Idamante, et où elle même se projette en Vénus. Neptune invoqué par Idoménée sera le double du roi lui-même, tout comme le monstre-Protée ou Némésis. Enfin, quand Electre succombe à la rage amoureuse, Vénus et la Jalousie sont également des sosies de la princesse. Le tout dans un décor qui, tout en traduisant les désastres de la guerre (des panneaux de verre en partie brisés), évoque aussi les fastes de Versailles par le biais de projections, avec des vidéos assez stupéfiantes d’Emmanuel Carlier, qui ne cessent de transformer le plateau. Il y a même une touche d’humour tout à fait bienvenue, les Crétois étant un groupe de beautiful people aux cheveux blond platine, qui se donnent bonne conscience en accueillant les réfugiés troyens et qui vont de réception en soirée où l’on se trémousse comme dans les années 1960.
 

Eva Zaïcik (Vénus) © Simon Gosselin
 
Dans la fosse, le Concert d’Astrée livre une prestation qui ne manque ni de robustesse dans le caractère martial de l’ouverture et des marches, ni de délicatesse dans les airs les plus raffinés, qui font penser à Rameau avec vingt années d’avance. Emmanuelle Haïm ne laisse pas un instant de répit au spectateur, et la tragédie se déroule, inexorable, jusqu’à son dénouement abrupt, Idoménée ayant fini par tuer son fils et rival. La cheffe impose aussi aux chanteurs une déclamation ardente, passionnée, sans rien de froid ou de guindé, mode d’expression assez irrésistible pour le spectateur. Le seul à ne pas vraiment adhérer à ce style est peut-être l’Idamante de Samuel Boden, dont la voix claire est bien celle de la haute-contre à la française et dont l’articulation est irréprochable, mais dont la palette d’affects paraît un peu limitée, surtout face à ces deux torches vives que sont Ilione et Electre. Avec son allure de punkette rebelle, la Troyenne trouve en Chiara Skerath une interprète totalement investie, qui n’hésite pas à malmener son instrument pour traduire les tourments de la captive amoureuse ; tout de blanc vêtue, la très élégante princesse crétoise pousse également Hélène Carpentier à abandonner toute réserve pour dire sa fureur. Chanté ainsi, l’opéra louis-quatorzien redevient réellement l’égal du théâtre qui lui servait de modèle.
 

Tassis Chrystoyannis (Idoménée) © Simon Gosselin

Dans le rôle-titre, Tassis Christoyannis (photo) est un modèle d’intelligence dramatique et confère au roi toute sa stature, père égaré par un vœu imprudent, mais aussi amoureux contrarié d’Ilione qui lui préfère son fils, dimension escamotée dans l’Idomeneo mozartien. Le personnage est riche, le chant ne l’est pas moins. Du côté des dieux, Eva Zaïcik impose une Vénus plantureuse et sensuelle aux visages multiples, toujours entourée d’une troupe de clones, puisque le chœur irréprochable du Concert d’Astrée aussi bien que les excellents danseurs de la Compagnie Dantzaz (chor. Martin Harriague) se métamorphosent également en Ilione ou en Electre ; selon une tradition ancienne, une déesse malfaisante comme la Jalousie est confiée à une voix d’homme, en l’occurrence celle de Victor Sicard, dont les aigus claironnants s’accompagnent d’une incarnation remarquée où la princesse crétoise dont la Jalousie a pris les traits se révèle maîtresse dominatrice… On regrette que Yoann Dubruque semble un peu à court de graves dans ses apparitions divines, surtout dans le prologue ; Enguerrand de Hys et Frédéric Caton complètent adéquatement la distribution de cette admirable production, qui partira bientôt montrer au Staatsoper de Berlin que les artistes français savent aussi fort bien défendre leur répertoire.
 
Laurent Bury

Campra : Idoménée – Lille, Opéra, 24 septembre ; prochaines représentations les 26, 28, 30 septembre et 2 octobre 2021 / www.opera-lille.fr
 
Photo © Simon Gosselin

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