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​« Eden » par Joyce DiDonato et Il Pomo d’Oro au théâtre des Champs-Elysées - A la recherche de l’Eden perdu - Compte-rendu

 
Joyce DiDonato n’est pas la première à défendre de grandes causes, mais là où d’autres avant elle se sont contentés de prêter leurs noms à de prestigieux concours ou à d’importantes fondations internationales, la cantatrice américaine a choisi de s’investir en chantant pour la paix, l’harmonie et aujourd’hui de parler des liens entre l’humanité et l’environnement. Pourquoi pas ?
Plus qu’un long discours, son engagement en faveur des jeunes et de la planète passe par la musique, vecteur et moyen universels pour transmettre et alerter les générations actuelles et futures aux différents dangers qui les attendent, si aucune prise de conscience n’a lieu. A l’origine de ce concert-concept coproduit par Les Grandes Voix, l’album Eden conçu comme le précédent intitulé In war and peace avec les musiciens de l’ensemble Il pomo d’oro pour le label Erato. Derrière l’utopie et les bons sentiments de cette nouvelle proposition contre une société à la dérive – l’artiste prenant des allures d’éclaireur dans un monde apparemment aveugle – Joyce DiDonato offre un moment de calme, de sérénité et d’apaisement.
 

Cette ode à la Nature, à sa puissance originelle et à ses mystères est ainsi célébrée par une suite de pièces issues de répertoires opposés qui parviennent pourtant à fusionner. Donné sans coupure, ce programme qui, sur le papier, pourrait sembler impossible, forme un tout subtil et cohérent auquel on se surprend d’adhérer sans réserve. Des premiers accords étranges et insondables tirés de Charles Ives (The unanswered question), aux mélismes majestueux de Mahler (« Ich atmet’einen linden Duft »), en passant par les vocalises escarpées signées de l’inconnu Josef Myslivecek (Adamo e Eva), ou par les accès de fureur de Fulvia extraits de l’opéra oublié Ezio de Gluck, la mezzo-soprano semble tirer un fil invisible au point de nous faire oublier à quelle époque et à quel courant ces œuvres appartiennent. Contemporaine, baroque ou classique, la musique également choisie pour la richesse des textes qu’elle met en valeur, dont certains écrits par la poétesse Emily Dickinson, ou d’autres inspirés par Ovide, permet à Joyce DiDonato d’exprimer une large gamme d’émotions face aux déchaînements de la Nature ou de son irréfragable beauté.

Accompagné avec son habituelle énergie et sa capacité à unifier les styles et les atmosphères par les membres du Pomo d’Oro dirigés par leur premier violon Zefira Valova, chaque morceau de ce concert devient un tout, rendu possible par une mise en espace sommaire signée Marie Lambert-Le Bihan. Placé au centre de l’orchestre, un tertre sert de refuge à la cantatrice, surmonté par deux anneaux concentriques, tantôt réunis, tantôt brisés pour être brandis à plusieurs reprises comme une épée ou utilisé comme une canne. Plus que cet habillage un peu simpliste, nous retiendrons surtout la performance vocale de l’artiste, capable de puiser jusqu’au plus profond de son être les sentiments le plus exacerbés : douleur, effroi, douceur, stupeur ou émerveillement, son splendide instrument se plie à la moindre variation ou inflexion.
 

Joyce DiDonato et le Chœur Sotto Voce @ Edouard Brane

Alternant les langues, la cantatrice se transforme et maquille sa voix ample aux reflets miroitants et à l’inépuisable ressource, pour faire ressentir l’état dans lequel se trouve le personnage ou la situation qu’elle doit incarner. De l’oratorio Theodora, à l’opéra La Calisto, sans oublier la chanson avec « The first morning of the world » de Rachel Portman, Joyce DiDonato chante avec une intégrité absolue, une facilité déconcertante (et avec quelle virtuosité dans les airs à vocalises) jusqu’à laisser échapper son âme notamment dans le poignant « Ich bin der Welt abhanden gekommen » des Rückert-Lieder de Mahler.
En maîtresse de cérémonie, la musicienne n’a pas oublié de prendre la parole en fin de show pour s’expliquer, remercier et rassurer le public sur l’avenir, appelant à la rescousse le Chœur d’enfants Sotto Voce pour qu’il interprète avec elle puis pour elle, une chanson en anglais avant que celle-ci ne conclut ce concert avec le célèbre « Ombra mai fu » de Haendel.

 
François Lesueur

Paris, Théâtre des Champs-Elysées, 5 octobre 2022

Photo © Edouard Brane

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