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​Rusalka à l’Opéra Royal de Wallonie / Liège – L’Exposition universelle des sirènes – Compte-rendu

 
 

Le chef-d’œuvre lyrique de Dvořák n’avait jusqu’ici jamais été présenté à l’Opéra royal de Wallonie, et Stefano Pace a eu la bonne idée de combler cette lacune (rappelons à titre de comparaison que l’Opéra de Paris a lui-même attendu 2002 pour y songer). Pour mettre en scène l’histoire de cette sirène venue de l’est, il a fait appel à la Grecque Rodula Gaitanou, dont le travail a été salué un peu partout en Europe. Rusalka ayant été créée à Prague en 1901, sa production s’inscrit dans le contexte de ce tournant de siècle : quand le rideau se lève, le lac de l’ondine est dominé par un escalier métallique en colimaçon tout droit sorti de la Tour Eiffel, tandis que les nymphes (sept danseurs et danseuses, plus le trio vocal) se livrent à une danse serpentine dans l’esprit de la Loïe Fuller.
 

© ORW-Liège/J.Berger
 
Nous sommes donc bien entre les Expositions universelles de 1889 et de 1900, ce que confirment les costumes, en particulier pour les dames. Mais si les robes à tournure et les manches gigot évoquent les années 1890, les jupes fendues jusqu’aux hanches permettent de transformer la cour du Prince en un lieu de sensualité, où chacun met en avant ses jambes pour mieux se moquer de la pauvre sirène exposée aux regards cruels, bien incapable de danser sur sa queue fraîchement tranchée (elle ne semble en revanche pas traumatisée de voir tous ces poissons qu’on débite en cuisine et dont on se repaît lors du banquet). Malgré ce climat de quasi débauche, quand une Princesse étrangère dit oui, c’est qu’elle veut dire non : alors qu’elle a clairement manifesté ses visées sur le Prince, n’hésitant pas à lui placer la main sur l’entrejambe, elle refuse in extremis quand celui-ci lui écarte les cuisses pour la prendre à même le sol… Et la pudique Rusalka dépitée de regagner son lac désormais glacé où, désormais chauve et tout de gris vêtue, elle n’a plus qu’à se balancer sur son fauteuil à bascule. Non dépourvu de touches personnelles, ce spectacle a donc le mérite de raconter clairement l’histoire, tout en évitant l’écueil de l’illustration à la Walt Disney.
 

© ORW-Liège/J.Berger

Dans la fosse, Giampaolo Bisanti met en valeur l’orchestration par laquelle Dvořák traduit la richesse d’impressions suscitées par la nature et par le clair de lune, et respecte le caractère passionné des personnages principaux, l’orchestre de l’Opéra royal de Wallonie étant à plusieurs reprises mis en avant par les passages symphoniques, dont profite aussi le chorégraphe Gianni Santucci (même si le décor du lac laisse assez peu de place à ses danseurs).

 

Jiří Rajniš et Hongni Wu © ORW-Liège/J.Berger

A l’exception du rôle-titre, on y reviendra, et du sémillant Garçon de cuisine de Hongni Wu, la distribution est presque exclusivement d’artistes venus d’Europe orientale (République tchèque, bien sûr, mais aussi Russie, Géorgie et Pologne). Les trois nymphes forment un trio équilibré et leurs voix se marient bien, tandis que Jiří Rajniš a la truculence voulue en garde-forestier. Habituée de la scène liégeoise, Nino Surguladze campe une Jezibaba vigoureuse mais sans excès, la noirceur du timbre complétant idéalement son maquillage tête-de-mort. Evgeny Stavinsky est un Ondin paternel à souhait, avec peut-être un rien trop de bonhomie pour faire réellement redouter sa vengeance au dernier acte, et il manque, notamment pour lui, une direction d’acteur qui l’aurait aidé à composer un personnage plus fouillé.
 

Jana Kurucová © ORW-Liège/J.Berger

La Princesse étrangère est ici plus antipathique que jamais, et Jana Kurucová, mezzo-soprano habituellement vouée aux rôles travestis, lui prête une voix efficace et sans lourdeur. Très loin du format héroïque des forts ténors que la partition semble appeler, Anton Rositskiy (photo à dr.) s’impose dans le rôle du Prince grâce à une aisance totale jusque dans l’extrême aigu, cultivée grâce à la fréquentation du répertoire du premier XIXsiècle : on se souvient que, pour ses premiers pas à Liège, en décembre 2021, il avait remplacé in extremis le titulaire du rôle-titre de l’Otello de Rossini. Quant à Corinne Winters (photo à g.), qui sera prochainement Rusalka au Staatsoper de Vienne (1), si l’on peut être d’abord surpris par les couleurs de sa voix, au grave sonore, au medium sombre et à l’aigu très couvert, on se laisse vite séduire par l’interprète, totalement investie sur le plan théâtral et très convaincante dans son personnage.
 
Laurent Bury
 

 

(1) www.wiener-staatsoper.at/spielplan-kartenkauf/detail/event/992413176-rusalka/
 
 
Anton Dvořák : Rusalka – Lieu, Opéra royal de Wallonie – 30 janvier (3e représentation) ; prochaines représentations les 2 & 4 février 2024 // www.operaliege.be/evenement/rusalka-2024/

Photo © ORW-Liège/J.Berger
 

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