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Rencontre avec... Diana Soh - Composer contre l'habitude

C'est les oreilles grandes ouvertes qu'il faut découvrir « Extension », festival annuel organisé à Paris et ses alentours par le centre national de création musicale La Muse en circuit. Cette manifestation foisonnante a le mérite de rappeler que les musiques neuves sont celles que font les musiciens innovants. Le 12 mai, Extension invite la jeune compositrice Diana Soh, 29 ans, à dévoiler une œuvre naissante et passionnée.

Les biographies des jeunes compositeurs souvent se ressemblent : ils ont fréquenté les mêmes lieux prestigieux (tel conservatoire, tel cours d'été, telle master class), ont suivi l'enseignement de leurs aînés, pédagogues réputés, été joués dans tel et tel festival et primés pour telle ou telle de leurs œuvres. Il y aurait donc, insidieusement, comme une standardisation, un formatage. Mais après tout, il y a bien des différences entre les œuvres de ceux qui se croisèrent à Darmstadt dans les années d'après-guerre : on ne confond pas Berio, Boulez, Cage, Henze ou Stockhausen – pas plus qu'on ne confondrait Chopin, Liszt, Mendelssohn ou Schumann. Qu'est-ce qui alors, et aujourd'hui encore, fait la différence ? Comment, sur un même terreau naissent des œuvres différentes et personnelles ?

Première étape : la volonté de composer. Pour Diana Soh, qui commence l'étude du piano à 4 ans à l'Université nationale de Singapour, cette volonté implique d'aller voir ailleurs : elle choisit Buffalo, dans l'État de New York, où elle trouve un cadre qui lui permet de s'ouvrir. « Il est très important d'écouter, souligne-t-elle. À Singapour, tout est très séparé – les instrumentistes, les compositeurs. Buffalo, c'est très différent : il y a un festival, je peux voir un tas de choses ; c'est beaucoup plus expérimental ».

Diana Soh prône, pour le compositeur, la plus grande ouverture. Les œuvres qui l'ont influencée, qui lui ont donné sa vocation de compositrice sont celles qui ont changé sa façon de penser la musique. À cet égard, elle cite les Variations pour piano op. 27 de Webern : « Quand je les ai jouées la première fois, j'étais intriguée : pourquoi met-il la clef de fa en haut ? On sent qu'il a pensé l'aspect physique – presque chorégraphique – de l'interprétation ». De même évoque-t-elle le travail d'Aperghis sur la voix (« Comment peut-on chanter Récitations ? ») ou l'oeuvre entière de György Ligeti : « Je suis attirée par les œuvres bizarres, qui découvrent quelque chose, en termes de sonorités ou de forme ».

Pour mettre en œuvre ces idées nouvelles, ces tentatives, Diana Soh sait qu'elle doit compter sur l'aide des interprètes. Son parcours lui a ainsi offert quelques opportunités intéressantes, comme travailler auprès du Quatuor Arditti. Ce sont ces rencontres avec les interprètes – s'ils y sont disposés – qui permettent d'innover. C'est le cas pour [p] [k] [t], créé à l'Ircam dans le cadre du cursus de composition : pensée d'abord pour flûte basse, cette œuvre avec électronique en temps réel est finalement écrite pour piccolo, sur les conseils de la soliste. Les interprètes« essaient de trouver une solution pour ce qui est impossible » conclut Diana Soh. Or c'est cela, surtout, qui l'intéresse : composer l'impossible – ou, mieux, comme elle le dit elle-même, « composer pour casser les habitudes ».

Ces préoccupations se retrouvent dans la pièce composée pour les étudiants du conservatoire d'Ivry-sur-Seine qui sera créée le 12 mai. Avec Je suis un chanteur, Diana Soh souhaite « changer leur approche de la partition : qu'est-ce qu'une partition ? Que fait le chanteur ? ». La pièce est écrite sous forme d'instructions plutôt que de notes traditionnelles : la compositrice revendique son caractère théâtral, mais assume aussi la liberté plus grande qu'elle laisse à l'interprète. Vue sous cet angle, la musique, pour l'interprète, est véritablement un jeu où il s'agirait de « deviner ce que le compositeur a voulu, de la façon la plus pertinente ». Ce travail, mené avec l'Adiam (Association Départementale Information Animation Musicale) du Val-de-Marne, la compositrice l'a accompagné d'une long processus de sensibilisation : « il fallait montrer les techniques qui existent, faire découvrir l'écriture vocale de Scelsi, Aperghis, Berio, ou pour les cordes, celle d'Helmut Lachenmann ou Kaija Saariaho ».

C'est une approche concrète de la musique. Pour Diana Soh, en effet, la musique se vit, elle a une présence qu'on ne retrouve qu'au moment du concert. Intéressée par toutes les expériences hybrides, elle a composé un opéra de chambre saisissant (The Boy who lived down the lane sur un livret de James Currie), mais aussi Worshippers of the Machine, une « improvisation pour électronique en temps réel et cinq danseurs », qui relève de la « négociation » entre deux directions artistiques. Et même au concert, l'aspect corporel, viscéral du jeu des interprètes est très présent – c'est, dit-elle, « ce qui fera revenir le public dans les salles de concert ».

En attendant les concerts – le 12 mai à Ivry puis le 19 à l'Ircam dans le cadre du festival Manifeste – Diana Soh passe son temps en répétition et dans les studios de La Muse en circuit et de l'Ircam à écrire et sans cesse tester le résultat de son travail sur l'électronique. Et ensuite ? « Pour l'année qui vient, j'aimerais arrêter de travailler sur l'électronique : revenir à l'écriture instrumentale, mais en gardant l'esprit d'analyse qu'induisent les technologies informatiques ». Prendre une autre direction, donc, et de nouveau casser les habitudes.

Jean-Guillaume Lebrun

Concerts : Dimanche 12 mai 2013 à 18h30 à l'Auditorium Antonin Artaud d'Ivry-sur-Seine dans le cadre du festival Extension (avec Le Concert impromptu, le Quatuor Intégral et la classe de chant du Conservatoire d'Ivry-sur-Seine). Entrée libre. 

Mercredi 19 juin 2013 à 20h30 à l'Ircam dans le cadre de Manifeste. Création de Arboretum: of myths and trees par l'ensemble Court-Circuit. 

Site internet de Diana Soh : http://www.dianasoh.com

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Photo : DR
 

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