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Modernité de Rameau – Une interview de Catherine Kintzler, philosophe

13 février : démarrage officiel des célébrations entourant le 250ème anniversaire de la mort de Jean-Philippe Rameau (1683-1764). C’est à l’Opéra Royal de Versailles que revient d’en accueillir la soirée inaugurale avec Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour ou les Dieux d’Egypte, sous la direction d’Hervé Niquet. A l’orée d’une très riche année ramiste, Concertclassic a rencontré Catherine Kintzler, philosophe. De ces philosophes qui aiment à transmettre la pensée avec autant d'exigence que d’enthousiasme. Les grandes thématiques qui la passionnent et sur lesquelles elle a beaucoup écrit sont la laïcité et l'âge classique. Ce qui n’a pas empêché pas cette cartésienne convaincue  de s'intéresser au rugby ! En 1983, elle fit une entrée fracassante dans l'univers de la pensée musicale avec son livre Jean-Philippe Rameau, splendeur et naufrage de l’esthétique du plaisir à l'âge classique.
 
Comment avez-vous rencontré Rameau ? 
 
Catherine KINTZLER : Rameau est mon premier souvenir musical. Quand j’étais enfant ma mère écoutait une émission radiophonique qui s’appelait L’heure de culture française. Son indicatif était un rigaudon des Indes galantes, je m’en suis rendu compte beaucoup plus tard. J’écoutais cela toute petite, je ne savais pas que c’était du Rameau, mais pour moi cette musique était associée à  la présence de ma mère. Elle était institutrice et l’émission était diffusée le jeudi, le jour où il n’y avait pas d’école, donc un jour faste ! Par la suite, j’ai retrouvé ce rigaudon des Indes galantes et je l’ai reconnu ! Il n’y a pas qu’un seul rigaudon dans les Indes galantes ou dans les autres opéras de Rameau, mais pour moi il y avait le «  rigaudon des Indes Galantes »!  Il y a des choses dans la vie que l’on retrouve et qui sont de l’ordre du signifiant. Par ailleurs, mon père  d’origine italienne admirait beaucoup la musique française. À l’époque, dans les années cinquante - soixante, on n’écoutait pas beaucoup de Rameau, mais lui  écoutait cette musique et il me disait « Tu vois, cet homme-là est très moderne, très moderne.» Cela m’est resté.
 
Qu’entendait votre père avec ce mot de "moderne » ?
 
C.K. : Je pense qu’il était surtout sensible à l’orchestration. À la présence de certains instruments qui sont très privilégiés dans la musique française : le hautbois, le basson, les bois en général… et puis bien sûr, il pensait aux rythmes, à ces rythmes de danse qui sont syncopés… Sauvages… Il y a un fond un peu « sauvage » dans la musique française, un peu exotique… étrange. Il y a des silences aussi… je ne connais pas de musiciens baroques qui fassent autant de silences que Rameau. Le silence est constitutif de sa musique. Pour lui, c’est vraiment une valeur musicale. Je pense que mon père était sensible à  cette "étrangeté" et pourtant les interprétations qu’il y avait à l’époque ne brillaient pas par leur nombre, ni par leurs recherches. Mais il y avait tout de même quelque chose qui passait.
 
Après cela, en tant que philosophe vous vous êtes emparée de la pensée, de l’œuvre  de Rameau pour essayer de penser par vous-même. En 1983 vous publiez votre ouvrage Jean-Philippe Rameau, splendeur et naufrage de l’esthétique du plaisir à l'âge classique : pourquoi cet intérêt pour ce compositeur ?
 
C.K. : Oui, il y a eu une époque au début des années 80 qui a été décisive pour tout le monde, chercheurs et musiciens. De mon côté je lisais beaucoup Rousseau, les philosophes du XVIIe  et du XVIIIe siècle. Par ailleurs, j’avais appris à lire la philosophie avec Descartes, je faisais partie de ces bienheureux ! En lisant Rameau, j'ai découvert que lui aussi était cartésien, un peu fou et théâtral, mais un véritable cartésien. Un homme qui pensait par lui-même ! Il était autodidacte, mais produisait des "gestes  intellectuels" époustouflants. Dans le même temps, j’étais plongée dans la lecture de L’Encyclopédie et de Rousseau. Rousseau que tout opposait à Rameau l’analysait à merveille. Il est devenu mon "instituteur malveillant ", car grâce à sa critique radicale et à son aversion de l’âge classique, j’ai compris Rameau.
 
 2014 célèbre Rameau. Pour vous, en quoi son œuvre et sa pensée résonnent-elles avec notre époque ?
 
C.K. : Rameau a une conception structurale de la musique qui est très moderne. Ce qui n’est pas moderne et qui a été dépassé, c’est l’idée que la musique est fondée sur un système naturel, fixe, immuable. Mais son idée fondamentale, sa façon de penser la musique comme un ensemble de sons qui doivent être entendus pour eux-mêmes et en relation avec d’autres sons qui forment un système, ça, c’est une idée toujours active aujourd’hui. Simplement on peut maintenant y intégrer d’autres éléments que ceux du système tonal. D’ailleurs la façon dont sa musique a été reçue par ses contemporains rappelle certaines réactions du XXe siècle par rapport aux musiques contemporaines. Pour ses contemporains, sa musique est un choc, une déchirure, ils s’en sont d’ailleurs beaucoup plaints. Elle fut considérée comme inaudible, violentant l’oreille, l’on disait qu'à la sortie de ses opéras, l’on avait "les oreilles en sang". Par-dessus tout, on  reprochait  à  sa musique de ne pas offrir un moment de plaisir pour l’oreille, mais d’être seulement un laboratoire.
 
Cela concerne la réception de sa musique par le public qui lui est contemporain, mais il y a également la conception même qu’il se fait de la composition. Au XXe siècle, dans l’après-guerre, beaucoup de compositeurs ont été parfois  dans une sorte de « Discours de la méthode », la musique étant vécue, voulue avant tout comme un objet sonore ne trouvant sa justification qu’en elle-même et dans l’expérimentation d’elle-même. Rameau n’est -il pas à son époque totalement précurseur de cette conception-là ? 
 
C.K. : Tout à fait. Pour Rameau la composition musicale est résolument expérimentale dans le sens où il met à l’épreuve ses propres théories, dans les pièces de clavecin par exemple, mais aussi dans ses opéras. Il y a toujours un moment où on sent qu’il déploie sa théorie, comme l’ouverture de Zaïs qui est l'exposition véritable de sa conception du "corps sonore" : d’abord les  coups de tambours qui marquent le chaos, puis des arpèges un peu dispersés… une construction sonore pour décrire la sortie du chaos et le choc des éléments. Là, il expérimente, mais ce que je voudrais préciser c’est qu’il le fait sans jamais perdre de vue la  situation dramatique, la représentation qu’il veut faire entendre de la création du monde. Il n’abandonne jamais la représentation. Il n’est pas dans l’abstraction. Il ne fait pas simplement une démonstration harmonique. Il le fait peut-être davantage dans les pièces de clavecin, encore que je n’en suis pas sûre…
 
Ce goût de la représentation, on le retrouve chez Rameau et ses contemporains également à travers leur goût de l’illusion et des machines qui est très présent également aujourd’hui.
 
C.K. : Oui, je crois qu’il serait ébloui par tout ce que l’on peut faire avec la technique dans une maison d’opéra. Les effets visuels, les incrustations vidéo. Il me semble  qu’à l’heure actuelle, c’est plutôt la danse qui utilise cela le plus fortement. J’ai été très admirative du travail de José Montalvo et Dominique Hervieu autour de Rameau à travers leur mise en scène des Paladins en 2004 ou dans certaines pièces chorégraphiques. Ils ont beaucoup réfléchi sur Rameau, ils ont joué comme lui avec l’art et la nature, déployant un esprit  très ludique. La nature prend son modèle dans l’art, l’art s’introduit dans la nature… On a des marqueteries, on ne sait pas très bien si c’est du pavé ou du feuillage. Tout cela est très proche de l’esthétique classique qui mélangeait aussi l’art et la nature, le mécanique et le vivant. Ils avaient également beaucoup de goût pour l’exhibition, ce qu’ils appelaient « la montre », cette apparence qui n’est pas si frivole qu’on croit. Cela a toujours existé, à toutes les époques, mais il me semble qu'à l’époque classique tout comme à notre époque, on  s’intéresse à ces sortes de frivolité en les prenant au sérieux et en les théorisant. C’est une façon de se distancier de soi-même qui est profondément philosophique. On n’est pas seulement "livré à soi-même",  à son propre malheur ou bonheur. Il y a toujours  un écart qui permet la pensée.

Catherine Kintzler

L’œuvre elle-même de Rameau, comment pensez-vous qu’elle soit perçue ou perceptible aujourd’hui ?
 
C.K. : Son œuvre résonne au sens propre, car nous avons la chance depuis 40 ans d’avoir des musiciens qui ont eu le goût, le courage et les moyens de la faire découvrir et entendre. Tout d’abord les pionniers comme notamment Christie, Malgloire, Gardiner.  Puis la génération qui les a suivis avec Marc Minkowski, Christophe Rousset, Emmanuelle Haïm, Hervé Niquet, la liste est longue et je ne peux pas tous les citer…Mais tous ont œuvré en plein accord et concordance avec des chercheurs comme Cuthbert Girldestone qui fut un défricheur dans les années soixante, puis des musicologues comme Sylvie Bouissou qui souleva et soulève encore des montagnes, Raphaëlle Legrand et son très beau livre sur Rameau et tant d’autres. Chacun apportant ce qu’il savait faire, non pas de façon bêtement pluridisciplinaire comme on l’entend parfois aujourd’hui, au sens où chaque discipline se sacrifie pour une autre. Non, là au contraire chacun nous a offert un travail abouti dans sa propre discipline, qu'elle soit musicologique, littéraire ou autre. Tout cela a contribué au foisonnement musical des productions scéniques et des enregistrements.
Lorsque j’ai commencé mon travail sur Rameau, à la toute fin des années soixante-dix, il était impensable de se lancer dans la comparaison de versions différentes d’un de ses opéras. Quand on avait déjà un enregistrement, on était très content. Aujourd’hui on peut faire des tribunes de critiques de disques sur la majorité des opéras de Rameau. Tout cela permet à  sa musique de résonner magnifiquement, ce qui n'empêche pas de raisonner également, car on peut aussi lire ses textes théoriques. Néanmoins, la réserve que l’on peut faire, c’est qu’au sein même de cette grande constellation de la musique baroque (baroque, un mot qu’en France je n’utilise que pour la musique), Rameau est tout de même difficile à entendre, car il est dépendant de la forme du théâtre lyrique de l’époque. Il faut donc payer le prix d’une sorte d’immersion dans le système poétique de l’âge classique. Qu’est-ce qu’une tragédie lyrique ? Qu’est-ce que cette poétique adossée à celle du théâtre de l’époque ? Adossée, dans le double sens du terme, c’est-à-dire qu’elle lui tourne le dos, mais qu’elle en dépend ! Rameau l’a voulu ainsi, mais il en paiera toujours le prix, car il faut une sorte de familiarité avec cette morphologie de l’opéra pour accéder à sa musique. Ce n’est pas très difficile, mais ce n’est pas d’un accès immédiat. 
 
Mais il y a l’œuvre non théâtrale (motets, cantates, pièces de clavecin) ; elles n’a pas même valeur pour vous ? 
 
C.K. : Si bien sûr, mais je crois que Rameau a "mis le paquet " dans l’opéra. Évidemment, on peut toujours écouter ses suites de danses ou d’orchestre, mais là on ressent ce que critiquait Rousseau : on en a un peu trop  "plein les oreilles". L’essence de sa musique est aussi bien sûr dans ses pièces de clavecin qui sont expérimentales au sens contemporain du terme, mais je pense que sa singularité essentielle, c’est l’orchestration, sa façon par exemple d’annoncer la « couleur » d'un opéra avec le déploiement des timbres dès son ouverture. Ce jeu sur les timbres n’existe pas avant lui de cette façon dans la musique française, me semble-t-il. Je crois qu’il y a là quelque chose que l’on va retrouver de façon encore plus développée chez Berlioz et c’est fondamental. C’est l’orchestre et le théâtre qui lui permettent également de développer  son art de l’illusion lorsque, par exemple, il met des cordes et fait en sorte qu’elles sonnent comme des cuivres, comme dans certaines danses d’Hippolyte et Aricie. Ce raffinement-là me paraît essentiel et passe par l’orchestre, c’est là qu’il "lâche sa bombe" comme disait Jean-Marie Villégier.
 
Propos recueillis par Jeanne-Martine Vacher, le 4 février 2014.
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
Jean-Philippe Rameau, splendeur et naufrage de l’esthétique du plaisir à l'âge classique, Paris, Minerve, coll. « Histoire / Voies de l'histoire »,‎ 1983 (réimpr. 1990 et 2011), 253 p. À travers les positions contradictoires de Rameau et de Rousseau sur la musique, une étude claire et originale des fondements de l’esthétique classique. Prix Charles Cros 1983.
 
Condorcet, l’instruction publique et la naissance du citoyen, Paris, Gallimard, coll. « Folio — Essais / Philosophie »,‎ 1987
 
Poétique de l’opéra français — de Corneille à Rousseau, Paris, Minerve, coll. « Voies de l'histoire »,‎ 1991 (réimpr. 2006), 486 p. À partir des opéras des XVII° et XVIII° siècles, une analyse éclairante de l’esthétique classique, de ses fondements philosophiques et des théories qui lui ont donné naissance, en même temps qu’une réflexion générale sur les productions artistiques. Prix Georges Jamati 1991.
 
La République en questions, Paris, Minerve, coll. « Société »,‎ 1996, 240 p.
Tolérance et laïcité, Nantes, Pleins feux,‎ 1998, 88 p.
 
La République et la Terreur, Kimé, coll. « Philosophie / épistémologie »,‎ 1998, 159 p.
 
Théâtre et opéra à l’âge classique, une familière étrangeté, Paris, Fayard, coll. « Les chemins de la musique »,‎ 2004, 334 p. C’est à l’époque où le théâtre trouve en France son apogée, le xviie siècle, qu'apparaît l'opéra. Si beaucoup de traits, et des plus évidents, les rapprochent, leur coexistence pose question et c’est sur leur rapport : une familière étrangeté, que s'interroge Catherine Kintzler au travers de cet essai.
 
Qu’est-ce que la laïcité ?, Vrin, coll. « Chemins philosophiques »,‎ 2007, 128 p.
 
Le rugby est une philosophie du contact, Christophe Dominici et Catherine Kintzler : sur http://www.philomag.com,‎ août 2007
 
Penser la laïcité, Paris, Minerve,‎ 2014, 220 p.
 
Blog de Catherine Kintzler : www.mezetulle.net
 
Rameau : Les Fêtes de l’Hymen et de l’Amour ou les Dieux d’Egypte
13 février 2014 – 20h
Versailles – Opéra Royal
http://www.concertclassic.com/concert/les-fetes-de-lhymen-et-de-lamour-d...

Photo @ DR

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