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Kazuki Yamada dirige la 2ème Symphonie de Mahler à l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo – Ouverture pour grand orchestre – Compte-rendu

 

Concert en grand appareil pour cette ouverture de la nouvelle saison de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, intégrée dans les commémorations du centenaire de Rainier III et programmée dans la salle des Princes du Grimaldi Forum. En très grand appareil même : une jauge de 1 200 places bien remplie pour la deuxième partie du concert, et pas loin de deux cents musiciens sur scène, partagés entre l’effectif légèrement renforcé des instrumentistes de l’OPMC et les voix du City of Birmingham Symphony Orchestra Chorus. La soprano Eleanor Lyons et la mezzo Catriona Morison – qui remplaçait au dernier moment Gerhild Romberger, souffrante – participent à la lumière éclatante de cette « fête des morts » pas morbide, dirigée par Kazuki Yamada (photo), directeur artistique et musical de l’OPMC depuis 2016 et, depuis ce printemps, chef principal du CBSO.
 

© Manuel Vitali OPMC
 
Sinfonia Sacra
 
En première partie, la très méconnue Sinfonia Sacra (1963) du Polonais Andrzej Panufnik (1914-1991). Choix justifié d’abord par la mémoire monégasque : premier prix du concours de composition Prince Rainier III, elle fut créée le 12 août 1964 dans la cour d’honneur du palais sous la direction de Louis Frémaux. Ensuite par son aptitude à faire sonner tous les états d’un orchestre, des froissements harmoniques des violons aux ouragans du tutti. Seule référence à la modernité des années soixante : la disposition spatiale des quatre trompettes aux angles de la scène pour la fanfare initiale ; pour le reste, le langage évoque ici Chostakovitch, là Mahler – le lien avec l’œuvre suivante est naturel, d’autant que Panufnik fut pendant quelques saisons chef de l’orchestre de Birmingham. Et la spiritualité des mouvements lents pourrait avoir inspiré Arvo Pärt, le minimalisme en moins. Réputée pessimiste pour ne pas dire désespérée, sa musique ne l’est cependant pas sous la baguette vive de Kazuki Yamada.
 

© Emma Dantec - OPMC
 
Résurrection
 
Le gros morceau, si l’on ose dire, c’est donc la Symphonie n° 2 de Gustav Mahler, dite « Résurrection », composée sur près de huit ans et achevée en 1894 par un compositeur de trentenaire qui affronte, dans la souffrance, le modèle beethovénien de la symphonie avec chœur. Si l’on ajoute que le mouvement initial, premier composé, est une Todtenfeier, une célébration funéraire sous forme de marche vers le tombeau, que le dernier, le plus long, lui fut inspiré par des obsèques et, qu’entre les deux, il glisse l’évocation sarcastique de la vanité des choses : il y avait de quoi plomber la soirée ! Mais ce n’est pas dans la manière de Kazuki Yamada : de l’Allegro maestoso initial, pris dans un tempo mesuré, jusqu’aux déflagrations de la Résurrection, le chef cherche partout la lumière, le chant, parfois la danse. Les lignes mélodiques des bois – le pupitre des flûtes et piccolo tout particulièrement – sont à l’honneur.
 Il y a du Bal de Berlioz dans le deuxième mouvement andante moderato, de la Truite de Schubert dans le scherzo dérivé du lied Le Prêche aux poissons composé auparavant par Mahler. Kazuki Yamada danse autant qu’il dirige et certains musiciens de l’orchestre sont raccord avec lui par leur langage du corps. Par contraste, les éruptions – et il y en a un certain nombre dans cette partition en équilibre parfois dangereux entre la grandeur et la grandiloquence – déchirent l’écorce orchestrale pour ouvrir sur des abîmes en fusion. Question langage du corps, dans la salle aussi, on se laissait aller dans l’énergie quasi électrique des crescendos.
 
Par tempérament, on peut préférer des interprétations plus menaçantes, des visions infernales moins morcelées, plus hallucinées – encore que l’ouverture des tombeaux à l’appel du jugement dernier, les flûtes stridentes, la fanfare en coulisses ont de quoi vous faire trembler ! Mais le choix est assumé d’une symphonie de puissance et de lumière de la fin du XIXsiècle – quand d’autres la projettent dans le monde d’après. Quant au chœur, on ne va pas multiplier les superlatifs : parfait du murmure à l’éclat, il irradie la fin de la symphonie d’une vibration aveuglante qui emporte tout. On se prend à imaginer le choc physique que cette œuvre a pu provoquer dans l’auditoire de son siècle…
Triomphe debout, pour l’OPMC et le CBSO Chorus, pour les deux solistes, pour le chef de chœur Simon Halsey – et pour Kazuki Yamada, visiblement rayonnant.
 
Didier Lamare
 

Monte-Carlo, Grimaldi Forum, 24 septembre 2023
www.opmc.mc / Diffusion sur Radio Classique dimanche 22 octobre à 20 h.
 
 
Prochains concerts de l’OPMC, les dimanches à 18 h :
— Direction Nathalie Stutzmann, avec Matthias Goerne (baryton) : Prokofiev, Mahler, Tchaïkovsky. 1er octobre 2023
— Direction Dmitry Matvienko, avec Simon Trpčeski (piano) : Rachmaninoff, Prokofiev. 8 octobre 2023
— Direction Kazuki Yamada, avec Evgueny Kissin (piano) : Rachmaninoff. 15 octobre 2023
— Direction Tomáš Netopil, avec Francesco Piemontesi (piano) : Janáček, Rachmaninoff, Dvorak. 22 octobre 2023
— Direction Lio Kuokman, avec Hélène Grimaud (piano) : Brahms, Stravinsky. 29 octobre.

 

Photo © Manuel Vitali - OPMC

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