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Hommage à Michel Chapuis (1930-2017) – Pionnier de la musique ancienne et tellement plus…

C'est dans sa ville natale du Jura que Michel Chapuis (photo) s'est éteint le dimanche 12 novembre 2017. Né le 15 janvier 1930 à Dole, il avait grandi à l'ombre de l'instrument mythique érigé en 1750-1754 par Karl Joseph Riepp en la collégiale Notre-Dame, orgue dont l'extraordinaire batterie d'anches avait été complétée par François Callinet en 1787 : cet authentique trait d'union entre les factures classique française et baroque allemande allait profondément inspirer le musicien tout au long de son parcours.
 
Compte tenu de l'époque et du cursus habituel des organistes, rien ne laissait présager qu'il deviendrait très vite l'un des pionniers du renouveau de la musique ancienne, avant les baroqueux (l'instrument historique, quelle qu'en soit l'époque, étant à bien des égards une évidence pour les organistes) : il devint le chef de file reconnu de ce que l'on pourrait appeler « la génération de Saint-Maximin » (André Isoir, André Stricker, René Saorgin, Pierre Bardon…), dont la contribution à la renaissance du répertoire classique français, dans le cadre de l'Académie d'été de Saint-Maximin fondée en 1962, fut considérable.

Orgue Riepp-Callinet de la Collégiale Notre-Dame de Dole © Mirou

Si la tribune de l'orgue Riepp lui fut ouverte très jeune, ses études à Dole, traditionnelles, n'en passèrent pas moins par le piano (parmi ses professeurs figurait une élève de Cortot, dont il travailla la célèbre Méthode) – « Je jouais la littérature de piano, les Ballades de Chopin, des Sonates de Beethoven, de Mozart… du Ravel aussi sans trop de problèmes » (1) – avant qu'il ne rejoigne l'École César Franck à Paris, en 1946, où il eut pour maître Édouard Souberbielle. Entré en 1950 dans la classe d'orgue de Marcel Dupré au Conservatoire de Paris, il y remporta dès l'année suivante un Premier Prix. L'enseignement jouera très vite un rôle essentiel dans la propre vie de Michel Chapuis : il fera de sa classe du Conservatoire de Strasbourg (1956-1979) un haut lieu de l'enseignement de l'orgue en France, avant de gagner Besançon (1979-1986) puis finalement le CNSM de Paris (1986-1995).
 
Expert en facture d'orgue parmi les plus écoutés, et durant de nombreuses années membre rapporteur de la commission des orgues historiques au Ministère de la Culture, Michel Chapuis fut titulaire de plusieurs instruments parisiens : tout d'abord à l'orgue de chœur de Saint-Germain-des-Prés (1949-1951 – Antoine Reboulot œuvrait alors en tribune) en même temps que suppléant à Saint-Hippolyte (1950-1951), puis à Saint-Germain-l'Auxerrois (1951-1954). En 1954, et jusqu'en 1963 (il est dans le même temps titulaire du grand orgue Clicquot-Dallery-Ducroquet-Gonzalez de Saint-Nicolas-des-Champs, officiellement de 1954 à 1972 – Jean Boyer lui succédera), il devient organiste de chœur de la cathédrale Notre-Dame, poste qui lui permet d'assouvir sa passion du plain-chant – et d'écouter ce qui se passe en tribune. Pierre Cochereau, nouveau titulaire du grand orgue (il prend ses fonctions le 9 janvier 1955), y servant de manière magistrale le répertoire symphonique et moderne – que Michel Chapuis connaissait admirablement – il n'eut d'autre choix, disait-il en manière de semi-boutade, que de s'orienter vers la musique des XVIIe et XVIIIe siècles…

Orgue de l'église Saint-Séverin - Paris © Mirou
 
Sa nomination à Saint-Séverin (1964-1994), où il eut pour cotitulaires André Isoir, Francis Chapelet, Jacques Marichal ou encore Jean Boyer, lui permettra, à travers la reconstruction immédiate de l'instrument de tribune par Alfred Kern (2), de mettre en pratique ses idées sur la facture ancienne repensée pour le temps présent. Son dernier poste, de 1995 jusqu'au relevage de l'instrument en 2010 (3), sera celui de titulaire du Robert Clicquot (1710) de la chapelle du château de Versailles tel que reconstruit par Jean-Loup Boisseau et Bertrand Cattiaux. L'une de ses ultimes apparitions en public à Paris, peut-être la toute dernière, fut le 28 juin 2014 lors d'un émouvant concert à Saint-Séverin en hommage à Jean Boyer (4).
 
D'une vivante et profonde érudition, singulièrement éclectique et toujours pétillante d'esprit, Michel Chapuis pouvait vous parler avec une même flamme de chant grégorien, d'harmonium ou de chemins de fer : l'une de ses inépuisables passions, ou disserter avec éloquence et poésie sur les sculptures du buffet Renaissance de l'orgue de Saint-Bertrand de Comminges, détaillant avec un formidable talent de conteur et une ferveur humaniste les scènes de la vie d'Hercule, dont le parcours est si proche de celui du Christ, jusqu'à l'apothéose et l'enlèvement du héros au ciel sur un nuage… Évoquant le fer, la vapeur, la matière même des tramways ou trains à vapeur d'autrefois et la nostalgie qu'il en ressentait, il professait, à la manière d'un idéal de bénédictin, la nécessité d'une « activité manuelle. Pour moi les deux choses sont absolument liées ».
 
Outre l'enseignement (qui n'a rien d'une science dure) que poursuivent nombre de ses disciples, chacun à sa manière, Michel Chapuis, comme tous ces grands maîtres qui peu à peu quittent le devant de la scène musicale puis disparaissent, laisse un legs discographique considérable dont la consultation et l'écoute passionnée, hautement instructives, pourront indéniablement constituer, pour qui n'a pas eu le bonheur de l'entendre sur le vif, une merveilleuse possibilité de ressourcement et de réflexion musicale. À condition, naturellement, de pouvoir accéder à ces gravures. Et c'est là que le bât blesse. De sa longue carrière discographique – couronnée d'un merveilleux été indien pour le label Plenum Vox (albums que l'on peut, en partie, encore trouver) : de Dole à Versailles en passant par Auch (intégrale Boyvin), mais aussi 3 DVD passionnants de Notes personnelles nourries d'improvisations dans le style classique français à Versailles et Souvigny, dans le style romantique sur les Cavaillé-Coll de Poligny et de Saint-Ouen de Rouen, enfin dans le style germanique à Saint-Louis-en-l'Île à Paris –, que reste-t-il aujourd'hui aux catalogues des différents labels dont il fit la gloire ?

Chapelle Royale du Chateau de Versailles © Mirou
 
De ses gravures illustres pour Harmonia Mundi, plus rien ou presque ne figure actuellement au catalogue. Les Messes de Couperin à Saint-Maximin (également des Leçons de ténèbres avec Alfred Deller), ses Marchand à Souvigny, Roberday à Manosque et L'Isle-sur-Sorgue, Daquin et Corrette à Marmoutier ou Clérambault à Saint-Jean-de-Losne, également ses improvisations à Saint-Quirin ou au Petit-Andelys, ont pourtant fait les beaux jours du label. Le moins que l'on puisse espérer d'Harmonia Mundi serait une reprise intégrale de ces gravures d'ores et déjà historiques, si possible avec le formidable appareil éditorial des parutions d'origine (non intégralement rééditées en CD et pratiquement toutes retirées du catalogue Harmonia Mundi, les gravures d'un Francis Chapelet faisant, à la même époque, découvrir à l'amateur médusé les merveilles des orgues d'Espagne seraient également les bienvenues !).
 
Michel Chapuis enregistra aussi et abondamment pour les labels Auvidis-Valois-Astrée, dont les trésors ont rejoint le catalogue Naïve. D'une énergie et d'une éloquence magnifiquement communicatives dans les pièces libres, d'une intériorité bondissante dans les pièces sur chorals, la spiritualité de Chapuis étant aussi bien joie et lumière que partage intense à travers la musique et l'esprit, lui qui lors des grands concerts de Masevaux (dont les archives regorgent elles aussi de trésors) savait inspirer la foule et faire chanter une nef comble de plusieurs centaines de personnes, son intégrale Bach de 1966-1970 a par bonheur été reprise en 2011 par United Archives dans la collection des coffrets rouges (14 CD – Grand Prix Charles Cros 1971). Mais l'intégrale Buxtehude, les Lübeck, Bruhns, Clérambault, Dumage, Couperin ou Roberday (secondes versions) et autres Grigny (un Livre d'orgue d'exception à Belfort) ne sont guère accessibles que sur le marché de l'occasion ou à des prix flamboyants sur les sites en ligne spécialisés…
 
Il faut souvent que les grands interprètes meurent pour que les labels se décident à republier leurs œuvres plus ou moins complètes. Si certains pensent devoir s'insurger devant cette forme d'« opportunisme » éditorial, on peut aussi se réjouir de redécouvrir alors des trésors parfois oubliés, souvent méconnus. Puissent Harmonia Mundi, Naïve ou tout éditeur de bonne volonté entendre l'appel pressant d'un legs musical aussi exceptionnel. Tout l'honneur serait pour eux.
 
Michel Roubinet

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Pour rendre hommage à Michel Chapuis, France Musique remet en ligne l'émission d'Organo pleno que Benjamin François avait consacré au musicien, en 2010, à l'occasion de ses quatre-vingts ans :
www.francemusique.fr/actualite-musicale/deces-de-l-organiste-michel-chapuis-38543
 
Un hommage lui sera également rendu en janvier prochain en la chapelle du château de Versailles par ses quatre successeurs aux claviers du Clicquot–Boisseau-Cattiaux.
 
 
(1Plein Jeu – Claude Duchesneau interroge Michel Chapuis, Éditions Le Centurion, collection « Les interviews », 1979
 
(2) Inauguration de l'orgue relevé de Saint-Séverin – d'Alfred Kern à Quentin Blumenroeder
www.concertclassic.com/article/inauguration-de-lorgue-releve-de-saint-severin-dalfred-kern-quentin-blumenroeder-compte
 
(3) Tricentenaire de la chapelle du château de Versailles
www.concertclassic.com/article/compte-rendu-tricentenaire-de-la-chapelle-du-chateau-de-versailles
 
(4) Hommage à Jean Boyer à Saint-Séverin – Seize Organistes à la mémoire d’un maître
http://www.concertclassic.com/article/hommage-jean-boyer-saint-severin-seize-organistes-la-memoire-dun-maitre-compte-rendu
 
Photo Michel Chapuis (en 2010 à Versailles) © Mirou

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