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Grimes contre Grimes

C'est au cours de son repli américain, en pleine seconde guerre mondiale, que Britten affronta véritablement le théâtre chanté (dès les années 30, des contributions adolescentes avec une troupe d’amateurs ou le cinéma n’avaient pas eu de suite). C’est le poète Wystan Auden qui, l’ayant, dans un premier temps, entraîné aux USA, le convainquit alors de donner âme à un spectacle “américain” (Paul Bunyan), évoquant, parmi les bûcherons, un mythe de la conquête de l’Ouest. Britten répudia ce show à la Broadway lorsque Koussevitzky, enthousiasmé par sa Sinfonia da Requiem, lui demanda un opéra, orientation inattendue en cette guerre peu encline aux artifices du lyrisme institué.

Précisément, Britten (photo) voudra échapper à la routine des distributions standards (le ténor aime la soprano : la basse n’est pas contente, ironisait Schönberg), avec un opéra majoritairement masculin, exploitant, après Wozzeck (ou Porgy and Bess !) les problèmes de communautés fermées sur elles-mêmes. En 1941, la lecture d’un article du grand romancier E.M. Forster (« La Route des Indes », « Maurice ») lui rappela un poète de son Suffolk natal, pétri de la rude vie des pêcheurs de la Mer du Nord. George Crabbe (1754-1832) évoque, notamment, la férocité d’un gros bourg, tout entier ligué contre un de ses membres, brutal et ombrageux, soupçonné d’avoir laissé se noyer un de ses apprentis. Âpres et quasi granitiques, les vers de Crabbe tendaient vers l’allégorique. Revenu en Angleterre, le compositeur, convaincu d’en tirer un opéra hors normes, sentit bien que le personnage de ce Peter Grimes exigeait d’être plus nuancé pour devenir réellement scénique.

On imagine mal l’état d’esprit de Benjamin Britten, compositeur déjà reconnu mais suspecté (en tant qu’objecteur de conscience) et qui, rentrant d’Amérique en 1942 retrouvait Londres pilonné par les V2... Pourtant, la vie culturelle s’y maintient, accueillante à ce qui pourrait lui éviter les banalités patriotiques.

Tout est à faire ! Et le lettré Britten, flanqué du dramaturge Montagu Slater, va totalement subvertir le poème initial : moins négatif que l’original, son Peter Grimes reflète désormais les préoccupations d’un musicien qui, lui aussi, mène un autre combat que celui des masses, assume notamment des marginalités qui, dans une Angleterre encore frileuse, n’accepte qu’hypocritement son compagnonnage proclamé avec le ténor Peter Pears. Sans doute longuement médité, l’opéra vit le jour assez vite, entre janvier 1944 et février 1945.

Immédiatement mis en répétition, il vit le jour au Saddler’s Wells Opera le 7 juin 1945. C’était un mois après la fin de la Guerre mais les conditions de vie restaient très dures en Angleterre. Or, cette oeuvre si éloignée du triomphalisme ambiant, remporta contre toute attente, un succès phénoménal. Ainsi le défaitisme à laquelle il semble qu’elle s’abandonne (Grimes, égaré, va s’engloutir dans les flots) apparut, paradoxalement, comme le symbole de cette résolution jusqu’au-boutiste qui venait de gagner la guerre...

Cette énergie paradoxale allait frapper les spectateurs du monde entier et l’on ne compte plus, désormais, les reprises d’un des opéras les plus joués du XXe siècle... En Suisse, Bâle et Zürich s’y intéressèrent dès 1946. Aujourd’hui, le Grand Théâtre de Genève, dans une mise en scène de Daniel Slater, donnera une réalisation qui sera, sans doute, tout aussi accusatrice quant à nos bonnes consciences...

Marcel Marnat

Britten : Peter Grimes, Grand Théâtre de Genève, du 28 mars au 9 avril (Avec Stephen Gould, Gabriele Fontana, Peter Sidhom, Carole Wilson, etc. ; mise en scène : Daniel Slater, direction musicale : Donald Runnicles). www.geneveopera.ch

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Photo : DR
 

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