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Virgil Boutellis-Taft en concert à la salle Gaveau – Erreur de tir – Compte-rendu

 Qu’il est donc délicieux, avec son charme juvénile, ses doigts véloces, son tempérament vif et joyeux, cette poésie qu’il sait insuffler à son jeune jazz, tandis qu’il fait murmurer ses oiseaux sur un rythme printanier : Thomas Enhco, tout jeune prodige du violon et du piano, à l’âge où on commence à marcher normalement, et aujourd’hui trentenaire, a très vite trouvé sa voie et ses voix, celles qui mêlent le jazz gambadant, ludique, libre, et le plus sérieux langage classique. Pour Gershwin, à la lisière des deux mondes, et qu’il joue en concert, on ne peut rêver mieux. Comme on comprend que la Fondation Paribas soutienne cette jeune star au talent communicatif, auquel festivals, émissions de télévisions et films ont déjà fait appel.
On a donc entendu et savouré la délicatesse de son Murmure des oiseaux, au cours d’un concert dont il constituait la seule part intéressante, en compagnie de quelques solistes du Royal Philharmonic Orchestra et d’un autre jeune homme, présenté, lui, comme un prodige du violon.
 
Et là, grande chute, car Virgil Boutellis-Taft (photo), soi-disant hors pair, et annoncé comme tel par une campagne bien orchestrée, n’a pu que nous navrer. Déjà, le CD qui lui a été consacré récemment par Aparté(1) donnait à réfléchir sur la vraie performance du jeune homme, sur son style, sur le mauvais goût du programme choisi, une Incantation qui associait platement des pièces dont chacune a ses charmes mais dont ceux-ci, mis bout à bout, ne peuvent qu’engendrer la torpeur : Kol Nidrei de Bruch, Chaconne de Vitali, Sérénade mélancolique de Tchaïkovski, Méditation de Thaïs, Nigun d’Ernest Bloch, toutes pièces séduisantes ou prenantes, mais qui s’antidotaient et que quelque Danse macabre de Saint-Saëns venait secouer, en émettant des sons si grinçants qu’on les croyait faits exprès pour créer un maléfice. Du coup, on s’étonnait de la prise de son !

Malheureusement, l’écoute sur le vif a confirmé l’indigence du propos et de l’interprète : des doigts agiles, certes et parfois une certaine joliesse quand la mélodie s’étirait, mais tandis que le son allait s’éraillant, que la musicalité ne se faisait guère jour et que le mariage avec Rieko Tsuchida, une ravissante pianiste incapable de doser le son de son instrument trop ouvert, tandis que la drôle de formation anglaise issue du pourtant solide Royal Philharmonic Orchestra, composée de quelques vents, bois et cordes, confinait à l’orchestre de bastringue, voilà qui a touché les limites de l’amateurisme. Comme disait le bon vieux Corneille, « après l’Agésilas, hélas, après l’Attila, holà ».
 
Jacqueline Thuilleux

Paris, Salle Gaveau, 2 mars 2020.
 
(1)  CD Incantation, Aparté / AP234
 
 
Photo © Lisa Mazzucco

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