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20 Février 2012 - Un défi nommé Mélisande - Une interview d’Elena Tsallagova, soprano




Nombreux sont ceux pour qui le nom d'Elena Tsallagova reste lié à La Petite Renarde rusée, ouvrage qui permit à la jeune soprano russe de triompher sur la scène de la Bastille en 2009. La production d'André Engel semblait avoir été créée pour elle tant elle y évoluait avec une tranquille assurance, s'y révélant musicienne aussi sensible qu'accomplie. Cette prise de rôle mettait un terme à deux années passées à l'Atelier Lyrique, avant de poursuivre une nouvelle expérience au sein de l'Opéra de Munich. Elena Tsallagova est de retour à Paris pour interpréter cette fois la mystérieuse Mélisande sous la direction de Philippe Jordan et dans la production bien connue de Bob Wilson, du 28 février et au 16 mars. Rencontre avec une artiste au devenir serein.

Avant d'intégrer l'Atelier lyrique de l'Opéra de Paris vous avez suivi des études à Saint-Pétersbourg et avez fait vos premiers pas sur scène au Théâtre Mariinsky. Qu'est-ce qui a motivé votre choix de devenir cantatrice ?

Elena Tsallagova
: Oh, je m'en souviens parfaitement (rires). J'étais jeune et mon père voulait que je sois artiste ; danseuse, chanteuse, ou actrice, son choix n'était pas arrêté, mais il avait des ambitions. J'ai donc suivi des études de danse tout d'abord, pendant huit ans, mais je n’étais pas très douée pour ce métier. Je dansais bien les danses du monde, mais pas le répertoire classique, les grands ballets et le fait de devoir réaliser chaque matin trois heures d’exercices m'est devenu fastidieux. J'ai donc voulu changer et ai commencé à chanter. Dans mon pays on chante beaucoup car le climat de cette région, l'Ossétie du Nord, est proche de celui de l'Italie, c'est donc le plus naturellement du monde que j'ai appris le chant. Cela doit venir de cette façon, au début en tout cas, on doit entendre que son âme chante et qu'importe comment cela vient ; puis vient le temps de la technique. Par la suite l'apprentissage est devenu compliqué comme pour tout le monde, mais j'ai beaucoup étudié, quatre ans dans un collège des arts, puis par la suite au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, avant d'arriver à l'Atelier lyrique.

Dotée de cette première expérience, vous avez pris la décision de venir à Paris : vous souvenez-vous de ce que vous êtes venue chercher en France et plus précisément à l'Opéra National ?

E.T
: Je dois dire que la France m'a toujours attirée et quand j'étais danseuse, le fait que toutes les indications soient en français m'a donné très tôt envie d'apprendre la langue. En Russie nous possédons des conservatoires, bénéficions d'une très bonne éducation, mais pour ce qui est de la transmission du style qu'il s'agisse du français ou de l'allemand, nous ne disposons pas de coach et cela est regrettable : peut être que cela est en train de changer aujourd'hui grâce à la présence de grands artistes étrangers qui dispensent des master classes. Lorsque j'étudiais ce n'était pas le cas et dans l'ensemble nous nous trouvions un peu comme dans une bulle.

L'un des avantages de cette formation est qu'elle vous a permis de parfaire vos études avec de grands noms du chant, de la direction d'orchestre, de la mise en scène et de la pédagogie, tout en étant régulièrement programmée dans des productions. Quelles sont les opéras qui vous ont le plus marqués avant votre succès dans La Petite Renarde rusée de Janacek ?

E.T
: Presque toutes les productions, car elles étaient à chaque fois très différentes. J'ai un souvenir ému de la toute première, il s'agissait des Madrigaux guerriers de Monteverdi, mis en scène par Jean-Yves Ruf, parfaits pour débuter. Le fait d'avoir pu étudier cette partition avec des spécialistes et de chanter au Palais Garnier avec un orchestre m'a ébloui.

Vous voici de retour à la Bastille pour incarner Mélisande : parmi les personnages que vous comptiez aborder, quelle place occupe celui-ci ?

E.T
: Une place importante. Déjà à l'Atelier, nous avions travaillé de la musique française et en particulier la Manon de Massenet : c’était une grande chance, car j'aime cette langue très particulière. J'ai été très surprise que l'on pense à moi pour Mélisande, car ce rôle est écrit dans un registre médian, à la différence de Pelléas qui oscille entre le ténor et le baryton, mais je suis heureuse de pouvoir le chanter, pour chercher à sculpter la phrase et à colorer les mots à l'infini.

Vocalement Mélisande est un rôle très central, sans grave ni aigu, dans lequel on attend beaucoup d'expression, de couleurs et où la diction française est une priorité. Comment l'avez-vous abordé ?

E.T
: J'ai lu Maeterlinck bien sûr, mais j'ai surtout réfléchi à la manière dont je devais bouger dans cette production. C'est un rôle très expressif pour lequel il faut être sûr de son français afin que le public puisse saisir chaque parole. En revanche les sentiments sont exprimés à demi-mot et nous devons veiller à rendre les silences éloquents. Les mots prononcés doivent être très clairs pour permettre au public de s'interroger et de trouver des réponses à des questions soulevées mais à aucun moment expliquées.

Vous succédez à Suzanne Mentzer, Joan Rodgers, Dawn Upshaw et Mireille Delunsch : que souhaitez-vous donner au public grâce à cette héroïne, et quel aspect de votre personnalité va-t-elle vous permettre de mettre en avant ?

E.T
: Je veux essayer de donner au public la possibilité de penser et de sentir quelque chose de particulier et d'individuel, pour que chacun puisse trouver un sens à ce drame sous un angle personnel. Parallèlement je dois donner une impulsion pour faire jaillir la musique.

L'univers très codifié, statique, comme hors du temps, inventé par Wilson est-il un frein à l’interprétation que vous souhaitez donner de Mélisande, ou au contraire un révélateur ?

E.T
: Même si cela ne se voit pas, cette mise en scène est très ouverte, pour nous interprètes. L'oeil du public est attiré par la beauté des lumières, par les couleurs changeantes qui se succèdent dans un décor très réduit. Mais justement de cette beauté, de cette nudité, naît l'émotion. J'aime tout particulièrement les mouvements très étudiés qui aident à chanter et ne viennent jamais perturber la pureté qui s'installe entre le public et la scène. J'ai vu le spectacle en DVD avec Mireille Delunsch et Simon Keenlyside, dont j'ai trouvé les prestations magnifiques.

Vous serez entourée par Stéphane Degout et Vincent le Texier, deux artistes français : quelles difficultés avez-vous rencontrées pour maîtriser cette langue à la fois très littéraire et imagée ?

E.T
: Bien que nous venions de débuter les répétitions, je n'ai pas l'impression que cette langue, comme vous le dites à la fois littéraire et imagée soit difficile ; les difficultés que je rencontre ne sont en tout cas pas insurmontables. Je ne suis pas perturbée, même si j'ai conscience du grand défi qui m'attend, surtout sur une scène parisienne de cette envergure. Le fait d'avoir des partenaires comme ceux que vous avez cités, mais également Anne-Sophie von Otter, est très enrichissant, car ils possèdent tous une manière de ressentir la partition qui leur est très personnelle.

Aimeriez-vous mettre à votre actif d'autres rôles du répertoire français et si oui lesquels ?

E.T
: Leila des Pêcheurs de perles, Ophélie d'Hamlet, Juliette de Roméo et Juliette, sont des partitions qui me parlent, mais je mets au-dessus du lot Manon. Le rôle est écrasant mais je me sens prête à tout pour incarner un personnage aussi passionnant.

Pour quelles raisons avez-vous choisi de partir en troupe à l'Opéra de Munich pour deux ans. Là encore, que cherchiez-vous, que manquait-il à votre enseignement ?

E.T
: En Russie comme en France je me sens tellement à l'aise, tellement libre, que j'ai tendance à manquer de concentration (rires). Je me sens facilement perturbée ce qui, sur le long terme, n'est pas très sain. Au fond de moi je recherche l'ordre et la discipline et j'ai besoin de me retrouver dans un cadre pour faire les choses de manière organisée et constructive. Ainsi pour pratiquer la musique allemande, faut-il impérativement se sentir « au carré » et le travail s'en ressent immédiatement ; j'ai trouvé sur place à Munich les conditions idéales pour parfaire mes connaissances, dans un contexte de discipline qui n'a jamais été pesant.

Quels sont vos prochains engagements ?

E.T
: J'aime beaucoup chanter en concert, notamment les cantates de Bach, et j'espère pouvoir me perfectionner dans la musique ancienne. J'ai d'ailleurs en projet Aggripina et Le couronnement de Poppée. Je serai à nouveau à Paris la saison prochaine pour interpréter Nanetta dans Falstaff.


Propos recueillis par François Lesueur, le 7 février 2012


A noter : Pelléas et Mélisande fera l'objet d'une captation audiovisuelle réalisée par Philippe Béziat, produite par Idéale Audience, avec la participation de Medici.TV et de l'Opéra National de Paris et le soutien de la Fondation Orange, pour une diffusion en direct sur les sites operadeparis.fr et medici.tv le vendredi 16 mars 2012 à 19h30.

Debussy : Pelléas et Mélisande
Le 28 février, les 2, 5, 8, 11, 14 & 16 mars 2012
Paris – Opéra Bastille

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Photo : Allan Richard Tobis

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