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La mort de l’opéra a été annoncée tout au long du XXe siècle alors que ce genre renaissait sans cesse de ses cendres supposées. Les grands compositeurs qui formaient l’avant-garde des années 50 ont fini par y sacrifier (pensons Nono, plus tard Berio, Ligeti et à la tentative gigantesque et particulière de Stockhausen), Boulez étant l’un des rares à résister encore à cet appel. Le plus prolifique est Hans Werner Henze dont le festival de Salzburg vient de créer avec succès l’Upupa.
Philippe Manoury, né en 1952 et très lié à l’IRCAM, a déjà composé deux opéras, 60e parallèle et K. La Frontière vient après ces deux ouvrages nécessitant un grand orchestre et le traitement électronique, domaines traités par le compositeur avec une maîtrise et une virtuosité particulières. L’opéra de chambre, d’une structure plus légère, est plus facile à monter et à diffuser, Manoury voyant là une solution d’avenir au problème de l’opéra. Le nombre réduit d’instrumentistes et l’utilisation de l’électronique pourrait faire penser au travail de Stockhausen. Mais le projet est complètement différent. Là où Stockhausen étale sur une semaine des préoccupations toutes symboliques et métaphysiques, Manoury nous plonge en une heure et demi dans un climat sans arrière-mondes, dans une réalité quotidienne certes un peu générale, mais qui fait vivre des personnages d’une humanité touchante à force de simplicité.
La guerre est présente en toile de fond, une femme cherche un homme et rencontre des obstacles. Sa trajectoire est symbolique de l’errance générale, elle ne se départit jamais d’une contingence assumée. Le texte de Daniela Langer est volontairement prosaïque et certaines répliques dans certaines situations évoquent le souvenir de Pelléas, dans leur naturel énigmatique. La scénographie de Tom Schenk utilise quelque objets et un socle, enrichie par les éclairages de Jean Kalman auxquels on doit de beaux effets comme ce vol d’oiseau figuré par des mains en ombres chinoises. La mise en scène de Yoshi Oida demande un certain investissement physique aux chanteurs.
Le langage de Manoury est résolument contemporain, mais enrobé dans un climat harmonique qui lui est propre et pourrait à la longue engendrer la monotonie, si l’écriture rythmique, dynamique et de timbres ne venait créer des contrastes qui font respirer l’œuvre. Le quintette à cordes et le piano dominent, le premier étant utilisé sous les aspects les plus variés. Une écriture en ostinatos décalés, insérée dans un traitement électronique subtil, revient souvent. A la fin, les trilles de flûte sont comme un souvenir de im Abendrot des Quatre derniers Lieder de Strauss, compositeur que Manoury aime beaucoup.
Le traitement de la voix est plus proche de celui de Pelléas que du bel canto. Le compositeur s’efforce de rendre le texte compréhensible, mais ce n’est pas toujours le cas, peut-être à cause des contraintes inhérentes au chant. De la distribution émergent Virginie Pochon, jolie voix fruitée de soprano et fil rouge de l’opéra, et Vincent Le Texier, timbre profond aux résonances chaleureuses. L’ensemble Ictus, qui devait être initialement dirigé du piano par Alain Planès, était placé finalement sous la direction du compositeur, ce qui assurait aux musiciens un plus grand confort dans une partition rythmiquement complexe.
Sylvain Hochard
Photo : DR
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