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Un baryton mélodiste, ailleurs familier des acrobaties de la vocalité baroque, défricheur voire iconoclaste, nous invite à réviser nos croyances à propos du compositeur de la "Symphonie Fantastique" ou de la "Damnation de Faust".
A l'origine il était claveciniste, puis il est devenu chanteur. Le texte et la voix, l'articulation et la déclamation, l'opéra et les duos, le récital de soliste comme chanteur ou l'expérience collective en tant que directeur musical : Jérôme Corréas étend de saison en saison, ses champs d'action. D'une "comédie lyrique" de Rameau, il fait le titre de son propre ensemble musical, "Les Paladins", créés en 1996.
Sept années plus tard, l'expérience de la scène principalement baroque, et souvent des opéras joués dans leur version intimiste, "de salon", plusieurs disques aussi - consacrés à Haendel-, ont aiguisé l'approche interprétative, mûri les choix des répertoires, soit les perles d'un collier d'auteurs désormais mieux connus : Lully, Campra, Destouches puis Stück, Rameau, Rebel. Hôtes des festivals de musique ancienne, du Haut-Jura à Versailles, d'Ambronay à Souvigny, de Lyon à Saint-Michel en Thiérache, "Les Paladins" illustrent la nouvelle génération des chanteurs et chefs baroqu
eux dans l'Hexagone.
Aux côtés de Vincent Dumestre, Christophe Rousset, après les Minkowski, Niquet ou Gester, dans la lignée de René Jacobs qui chanta aussi avant de diriger, Jérôme Correas éclaire des pans de notre histoire musicale injustement mis à l'index. Mais alors qu'on l'attendait comme jadis sous les voûtes sacrées de Versailles ou sous les dorures chantournées d'un salon rocaille, non content de restituer un Campra ou dévoiler un Desmarets, de ressusciter bientôt, à Versailles justement, ces "Amours de Ragonde" de Mouret (en novembre prochain), le voici dans Berlioz, de surcroît dans un programme plus qu'original, gravé pour l'éditeur Alpha dont le propre jusque là, était de nous garantir de jubilantes découvertes baroques.
Fier d'approfondir ce souci de recherche et d'exactitude musicologique, le baryton Français s'intéresse aux "joyaux" que des décennies de conservatisme réducteur s'entête à nous tenir cachés. Que savons nous réellement des œuvres de Boeldieu et d'Auber, de Lesueur ou de Reicha ? Auteurs d'une période "difficilement cernable", post révolutionnaires certes mais plus réellement classiques, pas encore romantiques. La musique du début du XIXe appartient à cette ombre oubliée où surgissent des auteurs que l'on croit connaître : Meyerbeer par exemple et ainsi Berlioz dont Jérôme Correas souhaite restituer le génie mélodiste.
Connaissons-nous Berlioz ? L'auteur des grands arches fracassantes continue de susciter des idées fausses. Il fut par exemple le créateur de la mélodie Française avec bien sûr, "Les Nuits d'été", premier cycle de mélodies pour orchestre dans l'histoire de la musique Française. Mais cet arbre incontesté, ce "chêne vénérable et fondateur" cache une forêt tout aussi dense et touffue d'airs, de romances, de chansons et de mélodies. D'une tenue égale, enthousiasmante autant du point de vue de la musique que des textes. Berlioz s'y livre sans limites à une furie créatrice qui ose les ruptures, malmène parfois les voix, s'offre des audaces dont il a le secret. C'est une "réserve expérimentale", un laboratoire vocal et poétique, dans laquelle il a puisé le matériau de ses futurs opéras.
Voici un Berlioz intimiste, ivre d'amour et de sensualité. Il n'est que d'écouter la version pour voix, piano et violoncelle de l'air "premiers transports", hymne amoureux d'une langueur shakespearienne, que
Berlioz a écrit en 1846 à partir de son "Romeo et Juliette" de 1839, pour entendre le génie du Berlioz mélodiste. Certes Jérôme Corréas s'est entouré de Christophe Coin pour la partie de violoncelle, mais l'économie des moyens, telle une épure capable de cerner l'essence du sentiment, n'ôte rien à l'air, à sa densité, à son immense lyrisme tendre. On est loin du pathos romantisant des faiseurs de sirops vocaux et des gâteaux opératiques. C'est un peu comme si l'on pénétrait dans l'atelier du musicien. Dans l'antre du compositeur-poète.
Le même enregistrement discographique ciselé par un maître enchanteur réserve d'autres captivantes découvertes. Voici le chant de la Nature, cette ardente ivresse inspirée dans laquelle le "Grand Hector" se fait le barde des landes mouillées, des lits de mousses, des forêts et des épais ombrages : "Petit Oiseau", "Le jeune pâtre Breton", "Les champs", "Le matin" et "le coucher du Soleil" sont les visions d'un esprit captivé par le souffle des éléments.
Jérôme Corréas se prête ainsi aux célébrations du Bicentenaire Berlioz mais en évitant lourdeurs et redites. Dans cet album intitulé "La Belle Voyageuse", il nous restitue le compositeur solitaire, tout entier dédié aux arabesques de ses promenades mentales. On se souvient du jeune Berlioz accablé de douleurs à Rome, pour lequel la campagne italienne, sous l'ombre des pins, fut en définitive un remède salvateur. Le terroir, la terre, l'enracinement profond aux milieux et aux climats brossent une peinture inédite, où par la voix du baryton, se dessinent une sensibilité visionnaire.
Berlioz, grand mélodiste ? C'est la conclusion évidente à laquelle le travail de Jérôme Corréas nous invite. Qu'il s'agisse de ses neufs mélodies rebaptisées "Irlande" ou de son recueil "Fleurs des Landes" (1850) que l'on retrouvera en partie dans l'album du chanteur Français, nous voici en présence d'un génie du texte et de son articulation en musique. Lecteur assidu des poètes, le musicien se révèle un digne élève de Reicha qui écrivit un "Traité de Mélodie" (1814), très complet.
Berlioz se plaît à démanteler la tradition, joue avec les genres, "romances urbaines" et "chansons campagnardes", pour que paraisse en définitive la pure mélodie, juste équilibre entre les intentions expressives de la musique et l'articulation limpide du texte. Il créée aussi de nouvelles combinaisons vocales, ajoute en expert des timbres instrumentaux, ici un cor, là un violoncelle pour enrichir à dessein la texture de l'air.
Lorsqu'on l'interroge, Jérôme Corréas souhaite à présent travailler d'autres partitions oubliées. Ainsi, les mélodies de Rossini, celles qu'il composa en France principalement et que personne ne cherche à connaître tant le génie de la scène comique a "évacué" les autres aspects de sa musique. Pour l'heure, le directeur des "Paladins" qui donnera bientôt de nouveaux ouvrages baroques signés Carrissimi, Haendel bien sûr ou Lully et Stradella (voir le calendrier de ses concerts 2003 ci après), a ouvert de nouveaux horizons là où on ne l'attendait pas.
Berlioz intimiste et confidentiel ? Berlioz, poète murmurant à l'écoute autant de la note que du texte ? Interprète inspiré, Jérôme Corréas offre de réviser nos repères, de gommer les références que l'on croyait solides, d'imaginer autrement l'auteur des "Troyens" et du "Requiem". En définitive : de "ré-inventer Berlioz" .
Alexandre Pham
Les principaux concerts 2003 de Jérôme CORREAS et des Paladins.
18 avril : "Ode à Sainte Cécile" de Haendel, festival de musique sacrée de Lourdes. Puis à Quimper (le 5 août)
17 mai : "Le Bourgeois Gentilhomme" de Lully, Festival Jean de La Fontaine, Château Thierry
5 juin : "Histoires sacrées" de Carissimi, Festival d'Auvers sur Oise. Puis à Luxeuil (le 2 août) et à Poitiers (Colla Voce, le 23 août).
24 juillet : "musique de théâtre de Haendel" Festival de la Chabotterie.
12 septembre : "San Giovanni Battista", oratorio de Stradella à Rhodes.
23 et 24 novembre : "Les Amours de Ragonde" de Mouret, Opéra Royal du Château de Versailles.
Jérôme Corréas reprendra une partie de son programme discographique consacré aux mélodies de Berlioz dans le cadre du prochain Festival Berlioz de la Côte-Saint-André en septembre prochain. Plusieurs mélodies extraites de son album "La Belle Voyageuse" seront choisies et mises en parallèle avec des mélodies de Rossini.
Photo : DR
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