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Dans le cadre de l'année du Bicentenaire, nouveau chapitre berliozien par l'Orchestre de Paris. Le chef John Nelson (photo ci-contre) à la tête du Chœur et de l'Orchestre de Paris donneront la symphonie dramatique "Romeo et Juliette" avec les solistes : Susan Graham (mezzo-soprano), Vinson Cole (ténor) et Laszlo Polgar (basse). On sait combien la partition qui occupa son auteur en une fièvre créative et ardente tellement il y mit tout son être, rend hommage à ses "dieux" : Shakespeare, Beethoven et même Gluck. La texture si singulière de la pâte orchestrale y produit des combinaisons inédites qui enchanteront littéralement Wagner.
Ecrite d'un trait, de janvier à septembre 1839, créée avec succès le 24 novembre qui suivit, la partition de ce "Romeo" donne la mesure du génie frondeur, visionnaire, poétique de l'infatigable Berlioz. Le temps le presse : son ménage avec l'actrice Harriet Smtihson, celle qui joua et lui fit découvrir la pièce de Shakespeare au théâtre de l'Odéon douze années auparavant, bat de l'aile. Son premier opéra, "Benvenuto Cellini" a été un ratage retentissant orchestré par quelques saboteurs bien avisés. Il doit créer ce chef d'œuvre qui l'imposera définitivement sur la scène parisienne. La providence réserve des surprises bénéfiques. C'est le violoniste Paganini qui découvrant après l'avoir refusée, la partition d'"Harold en Italie" dont il était dédicataire, revêt la figure d'un protecteur imprévu : conquis par le génie de Berlioz, il lui fait remettre vingt mille francs. Hommage d'un immense interprète pour un compositeur toujours rejeté. A l'époque où les ouvres d'Auber et de Spontini sont applaudies par la classe politique et l'administration musicale, Berlioz peut enfin respirer et se consacrer à la composition.
"Romeo et Juliette" confirme son inspiration immensément romantique : sur une idée filée pendant ses longues rêveries romaines, il innove une nouvelle forme musicale où la matière orchestrale exprime ses pensées et ses visions les plus personnelles sur l'un des mythes les plus envoûtants de la scène amoureuse. Non pas un opéra, mais "une symphonie dramatique". Les instruments, placés au devant de la scène, fabriquent une action imaginaire qui se substitue pour les épisodes clés aux chanteurs. Les voix solistes se fondent dans la totalité musicale comme des instruments. Novateur dans la forme, Berlioz innove encore en laissant au chœur, une place souveraine : à la manière d'un choeur antique que n'aurait pas renié son modèle sur la scène, Gluck, Berlioz conçoit une déclamation collective, ce "récitatif choral" qui inscrit l'océan orchestral dans l'action shakespearienne.
De la "scène d'amour" qui en est le volet central, presque vingt minutes de musique pure dont le jeune Wagner médusé déclarera "c'est la mélodie du XIXe siècle", aux foudroiements et aux éclairs du "Scherzo de la Reine Mab" ; de l'ineffable mélodie "Premiers transports", au convoi funèbre et à la scène du tombeau, la peinture libre et flamboyante de Berlioz mêle, et la touche vibratile et sanguine du dernier Titien, et la matière chromatique, onctueuse, grave et lyrique de son contemporain, Delacroix. L'orchestration que l'auteur reprendra maintes fois après la création, l'instrumentation subtile, précise et nouvelle - incluant des cymbales antiques ! -, laissent s'écouler en un torrent de lave et de velours, une palette de couleurs et d'images aussi retentissantes que ténues, quasi arachnéennes.
Tout aussi étourdissante par sa singularité moderne que la "Fantastique" créée neuf ans auparavant, déjà universelle par le souffle et l'inspiration poétique qui la portent et la mèneront vers cet autre inclassable, "La Damnation de Faust" de 1846, "Romeo et Juliette" démontre clairement l'étendue des possibilités d'un auteur mûr. Animé par une "pensée musicale" qui imprime leurs ressorts expressifs, à l'orchestre et tous les intervenants - pas moins de deux cents exécutants réunis sous l'autorité du compositeur lors de la création au Conservatoire -, Berlioz se révèle un exceptionnel conteur. Maître des combinaisons et des climats, il insuffle à l'orchestre, une motricité neuve, des forces violentes qui plongent dans la Psyché : ici la pâte instrumentale jaillit avec une étonnante éloquence, traduisant mieux que personne, la complexité des passions à l'œuvre. D'une légende sentimentale, il tisse une arche à l'échelle cosmique, immense par son lyrisme poétique, et pourtant intime par son humanité et sa sincérité.
Au milieu d'un public parisien conquis, Balzac, témoin comme le jeune Gounod, de cette expérience fulgurante, ne s'était pas trompé. En déclarant au musicien, "c'était un cerveau que votre public", il rendait hommage au démiurge musical capable de fasciner un auditoire qui regroupait alors l'élite intellectuel de Paris. Balzac manifestait aussi avec justesse cet envoûtement irrésistible que la musique magicienne sait imprimer dans les esprits soumis à son emprise. En ouvrant des horizons jusque là insoupçonnés, les "convulsions musicales" de Monsieur Berlioz allaient trouver une fraternelle résonance dans un autre monument du Romantisme musical, "Tristan et Yseult" de Richard Wagner créé plus de vingt-cinq ans plus tard, en 1865.
Alexandre Pham
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Photo : DR
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