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30 Décembre 2002 - Interviews de Michel Béroff et de Bruno Fontaine autour de la transcription


Le thème de la transcription occupe depuis plusieurs semaines déjà l’affiche de la Cité de la Musique : débats et concerts en tous genres ont été organisés depuis le début du mois de novembre afin de mettre en valeur une activité multiforme et essentielle des compositeurs et des interprètes. La transcription est en effet un moyen de communication et de diffusion des œuvres, mais sans conteste aussi une forme de création à part entière. Elle suppose donc que l’on s’interroge sur la notion de fidélité à l’original. Le foisonnement des œuvres proposées en concert reflète bien la complexité d’une activité fondamentale, quoique parfois sous-estimée.
Il était naturel de clore ce cycle avec l’une des branches les plus importantes de ce genre : la transcription pour piano. Le week-end « Piano transcription » sera donc consacré pendant trois jours aux multiples transcriptions, paraphrases, arrangements ou encore improvisations composés pour l’instrument-roi.
Nous avons donc demandé au concepteur de cette manifestation, le grand pianiste français Michel Béroff (photo ci-contre), qui donnera quatre concerts avec Martha Argerich, Jean-Philippe Collard et Nicolas Angelich, de répondre à quelques questions concernant ce week-end qui s’annonce passionnant. Le pianiste Bruno Fontaine, quant à lui, a également accepté de nous livrer ses conceptions sur un art qu’il pratique de façon originale.

Concertclassic : Comment fut formé le projet d’organiser une série de concerts autour de la transcription ?

Michel Béroff : « Laurent Bayle, le directeur de la Cité de la Musique (photo ci-contre, qui organise chaque année des séries de concerts autour de plusieurs thèmes, m’a tout simplement contacté et m’a demandé si j’étais d’accord pour me charger de la conception d’un week-end consacré à la transcription pour piano. De mon côté j’ai toujours beaucoup aimé faire des programmes de concert. J’ai donc appelé des amis pianistes, car je voulais avant tout privilégier le côté convivial de ces concerts.
Quant au contenu des programmes que j’ai choisis, il comporte les différents types de transcriptions pour le piano, depuis les transcriptions littérales jusqu’aux paraphrases, fantaisies et arrangements qui prennent plus de liberté avec l’original. Le week-end « Piano transcription » permettra donc aux mélomanes de redécouvrir des œuvres célèbres, et au grand public de découvrir des œuvres plus ou moins connues de lui grâce à une série exceptionnelle de vingt quatre concerts en trois jours, ce qu’il serait impossible de réaliser avec un orchestre symphonique. »

CC : La majeure partie des œuvres proposées dans les concerts du week-end « Piano transcription » date du dix-neuvième siècle et de la première moitié du vingtième siècle. Est-ce un choix de la part des pianistes, ou s’agit-il d’une donnée historique ?

M. Béroff : « Dans la première moitié du dix-neuvième siècle, les œuvres pour piano étaient presque toujours jouées dans les salons aristocratiques, ce qui supposait évidemment un public restreint. Pour faire connaître les œuvres pianistiques et les diffuser, on avait recours aux transcriptions pour piano à quatre mains, et ces transcriptions étaient bien souvent littérales. Mais sous l’influence de Liszt, homme profondément généreux qui fut l’un des premiers à instaurer des récitals publics, la transcription a pris un essor particulièrement important : Liszt a en effet transcrit pour le piano de nombreuses œuvres qu’il appréciait ou qui avaient été composées par ses amis. Il composa donc pour son instrument des transcriptions très virtuoses et brillantes à partir d’ouvrages divers : des opéras italiens et allemands, la Symphonie fantastique de Berlioz, les symphonies de Beethoven… C’est pourquoi Liszt est une des figures importantes du week-end de la Cité de la Musique.

Au vingtième siècle, les transcriptions pour piano sont souvent le reflet des travaux des compositeurs : il s’agit de traces ou de versions de travail, qui sont autant d’états d’une partition destinée à l’orchestre, comme la transcription du Prélude à l’Après-midi d’un Faune de Debussy, ou celle du Sacre du printemps de Stravinsky. Mais ces versions de travail sont d’abord des œuvres que l’on peut jouer au concert, et ne sont pas de simples brouillons. Elles sont le fruit d’un travail abouti, le plus souvent de la part de compositeurs qui furent d’excellents pianistes, comme Bartok, Debussy, ou Ravel. »

CC : Avec Martha Argerich, Jean-Philippe Collard et Nicolas Angelich, vous interpréterez donc des transcriptions pour piano d’œuvres orchestrales célèbres (Bolero de Ravel , Prélude à l’Après-midi d’un Faune…). Qu’apportent, selon vous, ces transcriptions par rapport aux versions pour orchestre ?

M. Béroff : « L’art de la transcription est fréquemment marqué par une prise de liberté visible entre l’original et la nouvelle version : par exemple, dans le cas des Tableaux d’une exposition de Moussorgski orchestrés par Ravel, la version pour orchestre ne reflète pas totalement l’intériorité et la profondeur de l’œuvre du compositeur russe. Mais la transcription pour piano d’une œuvre conçue pour un orchestre symphonique permet au public de retrouver la clarté et la structure de cette œuvre, d’en mieux percevoir la forme. Il s’agit de donner en quelque sorte l’impression de concurrencer l’orchestre avec le piano, même si cela reste subjectif. La magie du piano, c’est précisément de pouvoir recréer n’importe quel instrument.

Cependant, toutes les œuvres ne sont pas faites pour être transcrites au piano : c’est le cas par exemple des symphonies de Mozart qui ne passent pas au piano. Ce sont les œuvres dont la texture orchestrale est plus riche qui peuvent mieux être restituées.
Enfin, les interprètes ont aussi une rôle important : ils doivent avoir des affinités avec ce répertoire pour lui rendre toute sa valeur. J’ai donc choisi les pianistes en fonction des ces affinités. Le pianiste doit toujours penser aux rapports existant entre la version pianistique et la version orchestrale pour aboutir à une interprétation véritablement achevée. Ainsi, la version pour deux pianos du Sacre de Stravinsky est très suggestive et l’on ne ressent aucune frustration en l’écoutant si elle est jouée dans de bonnes conditions, avec une acoustique satisfaisante et des interprètes engagés. »

CC : La transcription pour piano est-elle encore une activité prisée par les pianistes et les compositeurs contemporains ?

M. Béroff : « La transcription pour piano est une chose perdue aujourd’hui. Elle est liée au grand répertoire et à la diffusion des œuvres par le piano. Le décalage entre le public et la musique contemporaine n’a fait que renforcer son déclin. Seuls quelques pianistes s’y adonnent encore : je pense à Bruno Fontaine, qui, après avoir reçu une formation classique au Conservatoire de Paris, s’intéresse à l’improvisation, dans la lignée de Michel Portal, et proposera ainsi des transcriptions pour piano lors du week-end à la Cité de la Musique. »

Michel Béroff nous offre une transition idéale vers notre second entretien , en évoquant le pianiste et compositeur Bruno Fontaine : ce dernier donnera en effet à la Cité de la Musique un concert en solo le samedi 14 décembre, dans lequel il jouera un certain nombre de transcriptions qu’il a lui-même réalisées. Il a accepté de nous parler de son travail de transcripteur et de ses choix musicaux.

Concertclassic : Votre place dans la série des concerts consacrés à la transcription pour piano est originale, puisque vous proposerez au public de la Cité de la Musique des transcriptions, des arrangements et des improvisations. Pourriez-vous nous préciser les différences existant entre ces trois activités ?

Bruno Fontaine : « Je dirais que la transcription est un exercice technique passionnant, mais qui implique une grande fidélité au texte et aux intentions du compositeur, l’arrangement permet une créativité plus interventionniste, allant quelquefois jusqu’à un possible détournement de l’œuvre originale, l’improvisation, elle, est la quête d’une liberté totale, où dans une aventure assez vertigineuse, tout peut arriver, la musique s’inventant dans l’immédiat, prenant le public comme le complice d’un voyage unique et éphémère. »

CC : Votre programme est pour le moins éclectique : Barbara, Trenet et Gainsbourg y côtoient Bach, Schumann et Richard Strauss. Comment choisissez-vous les pièces que vous décidez de transcrire ?

B. Fontaine : « Avant tout, sur un coup de cœur...!
Et aussi, en ce qui concerne les œuvres orchestrales, pour le challenge que suscite la transposition au clavier des couleurs de l’orchestre...Et puis concernant le choix des chansons, l’envie de communiquer au public ma conviction à mettre en lumière le grand talent de ces compositeurs considérés quelquefois à tort comme “mineurs”. »

CC : Le programme de la Cité de la Musique associe toujours deux noms étroitement : celui, presque toujours célèbre, du compositeur de la version originale, et celui, souvent peu connu, du transcripteur. Est-ce à dire que la transcription est une forme de création ?

B. Fontaine : « Sans aucun doute...!
Souvent une véritable collaboration spirituelle avec le compositeur, au delà des époques et des styles. »

Interviews réalisées par Christophe Corbier

Du 13 au 15 décembre, Cité de la musique

Photos : DR/Cité de la musique

      LES DECOUVERTES DE DÉCEMBRE 2002   
 

Interviews de Michel Béroff et de Bruno Fontaine autour de la transcription

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