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Paris devrait être l'écrin d'un récital majeur tant l'artiste convoquée ce 9 novembre au Théâtre des Champs-Elysées s'affirme, de concert en concert, telle une figure légendaire du chant actuel. En l'espace de dix années, la mezzo-soprano romaine Cecilia Bartoli, trente six ans, a gagné marche après marche, au prix d'une détermination audacieuse, d'une exigence et d'une probité musicale rares, l'estime unanime du milieu musical et surtout du public. Un public de plus en plus nombreux, qui a su voir en elle, l'incarnation vivante de la musique grâce à un don vocal, une présence scénique, une aura humaine, troublantes, jubilatoires, transcendantes. Autant de qualités supérieures qui ressuscitent avec véhémence cette énigme fascinante de la voix. Voix angélique, voix de la passion, voix de l'âme la plus authentique capable le temps d'un récital d'élever l'esprit des auditeurs au delà de ce qu'ils avaient vécu. Assister à un concert de la "Divina" s'apparente à une expérience visuelle, sonore et physique inoubliable.
Outre son talent de vocaliste indiscutable, d'où vient ce magnétisme absolu qui fait de Cecilia Bartoli aujourd'hui, une enchanteresse irrésistible? Deux qualités selon nous : une probité artistique exemplaire et des goûts musicaux absolument originaux. Lesquels d'ailleurs se sont révélés particulièrement convaincants.
Certes dans tous les répertoires qu'elle sert, Cecilia Bartoli s'engage. Avec détermination et passion. Chaque partition choisie trouve en elle une interprète généreuse, complète qui "donne tout ce qu'elle a". Qu'il s'agisse de Mozart ou de Haydn, de Rossini aussi, la chanteuse incarne sur la scène des théâtres le feu vocal qui embrase et illumine, émeut et accable, berce et enchante comme en sont capables les plus grands peintres. Cette musicalité apparemment si naturelle, elle la doit à des années d'apprentissage dès son jeune âge auprès de sa mère. Un travail lent et progressif a peu à peu dégagé de sa gangue originelle, ce diamant absolu que l'on découvre aujourd'hui. Patiemment l'élève et son professeur, ont ciselé une à une, chaque note dans sa rondeur articulée jusqu'à la perfection. D'où cette faculté à colorer chaque image sonore par un sentiment subtil qui lui correspond parfaitement. D'où cette exigence de la clarté éloquente qui ont conduit Cecilia Bartoli à refuser certains rôles qui lui auraient très vite assuré les projecteurs des plus grands théâtres.
Ni Verdi ni Puccini ni Carmen. Sur des chemins parallèles, la musicienne se concentre plutôt sur des partitions d'auteurs oubliés ou méconnus : les opéras de Vivaldi, les ouvrages de jeunesse de Mozart, ceux de Haydn et un Gluck mésestimé. Alors que certains se plaisent à surenchérir dans les décibels, gageures souvent suicidaires à court terme, la chanteuse italienne préfère caresser la portée de chaque inflexion vocale avec ce dosage imperceptible mais délectable où l'artifice et le spectaculaire doivent s'effacer devant l'art du dessin et de la ligne, de l'épure ou de l'arabesque volcanique. Car la finesse du trait n'empêche pas les embrasements les plus incandescents. Celle qui aime le rouge, qui le porte en concert, affirme un tempérament sanguin d'une irrésistible vérité. Chaque récital de Bartoli émerveille par la palette des teintes, des intonations, des "affetti" (ou sentiments de l'âme) qui lui permettent justement de dévoiler la richesse psychologique des partitions. Un territoire ici l'inspire précisément : le baroque. L'interprète y trouve ce feu sacré qui aiguise ce don indicible que peu d'artistes sont capables d'exprimer : le chant de l'âme.
A Zurich, sur les planches de l'opéra où elle a coutume de chanter dans l'esprit irremplaçable de la troupe, prenant le temps de connaître ses partenaires avec le vrai grand plaisir de jouer ensemble, elle paraîtra dans "La Cenerentola"de Rossini (à partir du 15 décembre), puis dans un rôle qui a connu un autre grand succès par le disque, "Armida" de Haydn sous la direction de Nikolaus Harnoncourt (en février puis avril 2003).
A Paris, où elle est décidément trop rare, - quand jouera-t-elle sur les scènes de l'Opéra national ? - les amateurs la retrouveront ambassadrice de deux musiciens qu'elle a servi comme personne avant elle, notamment par le disque aussi, suscitant des records de ventes, preuve qu'en matière de qualité et d'innovation, le "public acheteur" ne se trompe pas : Vivaldi et Gluck. Pour le public parisien, la chanteuse offrira les airs qui ont scellé sa carrière en "terra incognita" : sublime ensorceleuse, elle demeure surtout une immense défricheuse. Ses dons de tragédiennes autant que de poétesse, suave alchimiste à peindre chaque nuance et subtilité des textes, se sont idéalement épanouis dans le théâtre passionnel de Vivaldi et dans la peinture des sentiments de l'âme brossés par Gluck. Exceptionnelle artiste, Cecilia Bartoli a démontré ses capacités en exprimant chez le premier cette hypersensibilité des climats sentimentaux, chez le second la "furia" italienne qu'on méconnaissait. Des deux, elle excelle à chanter la vibrante humanité de la langue : peinture musicale qui porte et exalte les vertiges des sentiments les plus nobles et transcendés par son timbre spécifique. Depuis quelques années, la voix s'est amplifiée. La tessiture s'est élargie, elle a gagné une élasticité surprenante. Evolution naturelle obtenue avec art et excellence qui lui permet d'aborder les airs de castrats écrits par Vivaldi puis ceux composés par Gluck pour le célèbre Caffarelli.
Gageons qu'à Paris, le 9 novembre, le miracle se reproduira et que portée par un collectif de musiciens tout aussi électrisés qu'elle, en l'occurrence les instrumentistes de l'orchestre of the Age of enlightenment, la cantatrice ne ressuscite avec la magie qui lui est propre, plusieurs partitions que l'on ignorait totalement il y a quelques décennies.
Alexandre Pham
Au moment où est annoncé le récital parisien de la chanteuse, un nouvel album édité par Decca, vient de paraître : "The Art of Cecilia Baroli" comprenant 17 titres de Haendel à Mozart, de Gluck à Donizetti et Rossini, dont deux duos inédits avec Luciano Pavarotti (Decca 473 380-2).
Théâtre des Champs-Elysées
Photo : Decca/Sasha Gusoy
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