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En offrant le soir de sa journée inaugurale, la résurrection d'un ouvrage clé de Haendel, le festival de Beaune renoue avec une tradition qui a fait sa réputation et imposé la qualité d'une programmation indiscutable, entre exhumation, recréation et mémoire. Les opéras de Haendel, en particulier ceux méconnus, de "Flavio", "Scipione" à "Poro" et "Admeto", illustrent à Beaune, une généalogie de résurrections exemplaires qui confirme la place majeure du festival bourguignon au sein des institutions musicales internationales totalement dédiées (à quelques "détails médiévaux et Renaissance" près), à la Constellation baroque. Beaune 2002 qui fête cette année ses vingt ans, a convoqué à nouveau le chef français Christophe Rousset (photo ci-dessous) pour diriger "Arianna in Creta", partition oubliée depuis ce XVIIIe siècle italophile qui la vit naître à Londres, le 26 janvier 1734. Le chef qui est aussi le directeur des "Talents lyriques" a réuni pour l'événement une phalange de gosiers affûtés qui laisse envisager une nouvelle "session grandiose" à l'habitude du festival, dans ce registre défricheur : Sandrine Piau, soprano (Ariane), Kristina Hammarström, mezzo (Thésée), Ann Hallenberg, mezzo (Tauride), Ewa Wolak, soprano (Carilda), Ann-Lise Sollied, soprano (Alceste).
La figure d'Ariane est un "standard" de la culture baroque. Elle a inspiré un nombre impressionnant d'auteurs, dramaturges dont Thomas Corneille (1672) ou compositeurs, dès la première époque de l'opéra naissant : Monteverdi a composé sur le thème de la belle princesse crétoise un opéra dont ne reste plus qu'un air : le fameux "lamento d'Arianna", prototype de toute une tradition d'amples langueurs lyriques du baroque triomphant. Suivent Ferrari, Pasquini, Marin Marais, Keiser, Porpora, Marcello et Feo : tous tissent une trame continue révélant l'actualité du thème jusqu'à Haendel qui, avant Benda, Galuppi et Haydn, offre sa contribution au sujet en 1734, aidé du librettiste Pietro Pariati. En traitant le personnage complexe d'Ariane, les créateurs ont puisé une matière riche, foyer de maints rebonds et perspectives expressives. Ariane est cette figure exacerbée de l'amour, désintéressé et total, pourtant trahi, puis, mourant, est sujet à une métamorphose salvatrice : Ariane, amoureuse du prince Thésée, le sauve du labyrinthe où il devait trouver la mort sous les griffes de l'horrible Minotaure. Libre, l'ingrat l'abandonne sur le rocher de Naxos. Là, désespérée, la belle attend la mort. Mais le jeune Bacchus, dieu des ivresses et des métamorphoses, paraît : il saura la faire renaître à la vie.
L'opéra de Haendel s'intéresse à la "première partie" du mythe légué par la mythologie grecque : la passion de la fille de Minos pour ce bel étranger venu tuer le Minotaure. Peinture de l'amour, l'"Arianna" de Haendel veut exprimer la singularité psychologique d'une femme éprise. Vertus et désintérêt voire don de la femme, devoirs de la fille du Roi, s'opposent. Un jeu d'équilibre ténu entre raison et passion dessine une géographie du sentiment à laquelle la finesse créative de Haendel confère son génie déconcertant. Une vitalité créatrice d'autant plus émouvante que dans cet opéra, et ceux des années 1730 ("Athalie" et "Arminius"), le compositeur joue sa carrière londonienne : porté aux nues pendant la décennie précédente, Haendel affronte une "crise" difficile qui l'oblige à fermer le théâtre qu'il dirigeait jusque là grâce au soutien du Roi et de l'aristocratie. L'année 1728 voit en effet la fin des représentations de la "Royal Academy of music". Porpora vient de se fixer à Londres. Aidé par ceux qui avaient fait la fortune de Haendel, il ouvre un nouvel opéra avec les meilleures voix du moment dont le légendaire Farinelli. Blessé Haendel doit "riposter" pour survivre. L'histoire montrera avec quelle force il mène le combat. Il relèvera le défi et surpassera encore ses ouvrages précédents grâce à un indéfectible instinct, un goût sûr et souverain. "Arianna" porte donc les souffrances d'un auteur inquiété, confronté à des épreuves douloureuses où l'art apporte une résolution favorable.
Gageons qu'électrisés par une partition plus qu'inspirée, l'effectif dirigé par Christophe Rousset saura transmettre la part d'humanité et de poésie contenues dans ce chef-d'œuvre oublié. Cette "Arianna in Creta" s'annonce d'emblée exceptionnelle : jalon mésestimé pour notre connaissance du Saxon, l'ouvrage devrait convaincre par cette science inégalée qui est celle d'un génie du théâtre. On aime ici et là à trouver Haendel brillant, pompeux, décoratif. Voilà une "découverte absolue" puisqu'il s'agit d'une "première française" qui devrait s'il était besoin, confirmer la place du musicien : sous la perruque et les poudres de l'artifice, paraîtront la grâce et la magie enchanteresse d'une écriture inégalée.
« Arianna in Creta » de Georg Friedrich Haendel, opéra en un prologue et 3 actes. Version originale de 1734 d'après le livret de Pietro Pariati. Orchestre Les Talents Lyriques, direction musicale : Christophe Rousset.
Festival international de musique baroque de Beaune, le 6 juillet.
Alexandre Pham
Photos : DR
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