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"Menschheit", "Humanité" : c’est le nom symbolique que le compositeur tchèque Erwin Schulhoff (1894-1942), ardent pacifiste, accusé dans les années trente par les nazis d’être un “artiste dégénéré”, réduit au silence, a donné à sa deuxième symphonie, écrite immédiatement après la Première Guerre mondiale. Après G.Albrecht en 1999 à Vienne, le chef E.Inbal, qui dirigera l’Orchestre Philharmonique de Radio-France et la soliste D.Soffel, a décidé de sortir l’œuvre de l’oubli et de l’interpréter en création française le vendredi 19 octobre à 20 heures à la salle Pleyel. Ce choix paraît absolument judicieux : Schulhoff, musicien praguois issu d’une vieille famille juive, enfant prodige et pianiste virtuose, compositeur talentueux condamné par l‘Allemagne conservatrice, puis par les dirigeants nazis, appartient à cette génération d’artistes brisée par les deux guerres mondiales et par les intenses luttes politiques de l’entre-deux guerres. Profondément marqué par la Grande Guerre, qu’il a vécue dans les rangs de l’armée autrichienne, il adhère aux mouvements artistiques et politiques contestataires engendrés partout en Europe par le terrible affrontement de 14-18 : il se tourne résolument vers l’avant-garde révolutionnaire, fréquente les artistes dadaistes comme G.Grosz ou T.Tzara, et s’engage aux côtés des communistes dans leur combat contre la bourgeoisie, ce qui l’amène à entrer au Parti communiste. Comme son contemporain, le compositeur allemand H.Eisler, il souhaite influencer la classe ouvrière par l’intermédiaire de sa musique : c‘est ainsi qu‘il écrit une cantate sur le texte du Manifeste communiste de Marx et Engels. Schulhoff s’intéresse par ailleurs au jazz, à la musique atonale, aux micro-intervalles, et à l’esthétique néo-classique à partir des années trente. Contraint de fuir le nazisme, il se réfugie en Union Soviétique, mais il est interné lors de l’offensive allemande de 1941, puis envoyé en Bavière, où il meurt de tuberculose au camp de Wülzburg en 1942. Il partage le destin tragique de ses compatriotes H.Krasa et P.Haas, tous deux morts également en camp de concentration, mais dont les oeuvres, comme celles d’un bon nombre de ces artistes dits dégénérés, sont l’objet d’un regain d’intérêt aujourd’hui, ce que confirme assurément la création française de la symphonie "Menschheit" le 19 octobre.
Cette symphonie pour voix d’alto et orchestre est véritablement une oeuvre de transition dans la production de Schulhoff. Elle est encore influencée par l’esthétique romantique allemande, et par cet “attrait purement germanique pour le contrepoint” (J.-F.Boukobza) : le public de la salle Pleyel pourra d’ailleurs mesurer cette influence, puisque le chef E.Inbal donnera en deuxième partie la Cinquième Symphonie de Bruckner, monument de la littérature orchestrale du dix-neuvième siècle, qui s’achève sur une impressionnante double fugue dans le finale. Néanmoins, la symphonie "Menschheit" s’inscrit aussi dans le sillage de Debussy et de Scriabine, dont les recherches sur la tonalité ont intéressé le compositeur tchèque. De plus, Schulhoff, reniant peu à peu la conception bourgeoise de la musique qu’il avait jusque là partagée, puisqu‘il se produisait comme pianiste dans les salons, revendique désormais ouvertement le caractère politique de ses compositions : non seulement il met en musique dans sa symphonie cinq poèmes de T.Däubler, écrivain avant-gardiste lié aux milieux de la gauche berlinoise, mais il dédie aussi son oeuvre à K.Liebknecht, l’un des leaders du mouvement spartakiste qui avait participé aux troubles insurrectionnels dans la capitale allemande au lendemain de la Première guerre mondiale, et qui avait été assassiné en janvier 1919 par les troupes gouvernementales. Ainsi, comme le fait au même moment dans ses caricatures le peintre Grosz, Schulhoff affirme, par le biais de ses productions musicales, son engagement passionné aux côtés des révolutionnaires contre les conservateurs allemands, lui qui proclamait n’avoir “jamais écrit ni joué pour [ses] contemporains, mais toujours contre eux.” Salle Pleyel, le 19 octobre.
Christophe Corbier
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