|
La Hongrie est une des très grandes nations de l’histoire de la musique du vingtième siècle. Georg Szell, Istvan Kertesz, Georges Sebastian, Eugene Ormandy, Ferenc Fricsay, Georg Solti, Janos Ferencsik, Ivan et Adam Fischer, pour citer dans le désordre et de manière non exhaustive ces plus ou moins grands chefs d’orchestre, témoignent de la vitalité de l’école de direction hongroise. La liste des compositeurs est tout aussi surprenante, les simples noms de Bartok, Kodaly, Kurtag et Ligeti constituant en effet des repères incontournables de l’écriture musicale du vingtième siècle. Peter Eötvös est à la croisée de ces deux arbres généalogiques. A la fois chef et compositeur, ce musicien né en 1944 en Transylvanie, se caractérise par une ouverture d’esprit et une insatiable curiosité qui l’ont conduit à toucher de nombreux métiers de la musique, à intégrer diverses sources d’inspirations (de Miles Davis à Boulez, de Gesualdo à la Musique électronique) qui transparaissent notamment dans son opéra Les trois Sœurs (représenté au Théâtre du Châtelet au mois de novembre). La structure narrative tripartite de cet ouvrage lyrique est extrêmement originale et n’est pas sans évoquer, le beau Rashomon de Kurosawa. L’écriture musicale, à la fois raffinée et complexe est parfaitement dramatique, embrassant ainsi sans arrière-pensée la logique du genre " opéra ". L’Orchestre Philharmonique de Radio France a eu l’excellente idée de nous proposer en préambule aux représentations du Châtelet, un condensé du génie musical hongrois : Soir d’été de Kodaly, Quasi una fantasia de Kurtag et la Musique pour cordes, percussion et celesta. Au pupitre : Peter Eötvös, au clavier Zoltan Kocsis. Le rendez-vous est pris pour le 12 octobre à la Salle Pleyel.
Erik Verhagen
Eötvös : le messager des étoiles
Le Festival Musica de Strasbourg vient de lui rendre hommage. Déjà son premier opéra créé à Lyon, il y a 3 ans, poursuit sa carrière à Paris puis à Bruxelles (mars 2003). Portrait .
Avec ses yeux d'azur et l'esprit visionnaire, le compositeur contemporain hongrois Peter Eötvös semble venu d'une autre planète. Presque sexagénaire, il est reste fidèle à son rêve d'enfant. Lui qui s'était résolu à devenir compositeur, dés l'âge de 4 ans. Son oreille écoute en particulier les sonorités et les timbres produits par la Nature. Pour "chanter" les résonances de notre monde, il a diversifié le champs de ses compétences. Peu de musiciens ont "traversé" autant d'activités : pianiste et percussionniste, choriste et chef de chant, mais aussi régisseur et producteur de concerts, chef d'orchestre et "découvreur". C'est bien son activité d'infatigable explorateur qui l'a conduit à bousculer les règles de la composition. Son esprit, toujours en quête, recule les frontières de l'écriture musicale. Compositeur, Peter Eötvös s'est imposé aussi comme un interprète rigoureux, inestimable lecteur des partitions du XXe siècle les plus difficiles. C'est en raison de sa compréhension "naturelle" des combinaisons acrobatiques et des "formules" que Pierre Boulez lui demanda de diriger le premier concert de l'IRCAM en 1978. Le musicien Hongrois fut ensuite directeur de l'Intercontemporain pendant 12 ans (1979-1991). "Kosmos" (1961) première œuvre forte mêle un hommage à Gagarine et la source de son inspiration, Bartok. Cet ouvrage pour piano recrée un temps sidéral entre l'immensité de l'Univers et les microcosmes des mondes invisibles. Distorsion de l'espace, écoute poétique en direction du souffle de l'Infini, Peter Eötvös se tourne résolument vers le ciel et la terre.
Diplômé du conservatoire de Budapest (1963), il s'essaye alors à de nouvelles expériences pour le cinéma, les planches, le petit écran. L'amoureux des percussions écrit une musique qui raconte sans paraphraser, qui n'est ni décor ni soutien mais "théâtre. Grâce au seul choix des timbres et des instruments. Il devient copiste pour Karlheinz Stockhausen, figure hallucinée de la création allemande. Et aussi défricheur délirant pour lequel les limites de la création sont celles que l'esprit veut bien s'imposer. Stimulé par ce mentor, Peter Eötvös approfondit encore ses chantiers personnels. Maître alchimiste des combinaisons sonores, il "fabrique" de nouveaux instruments et fournit ainsi la matière de l'orchestre de Stockhausen. Ses opérations musicales s'apparentent à celles d'un laboratoire où la musique "écoute" la terre, la lumière, la nature et l'espace, respirer, croître, se transformer. La "mécanique" musicale jusque-là soumise aux lois de la respiration humaine, aux mouvements de l'archer, est brusquement déclassée par l'électronique qui offre une énergie continue. Il imagine d'équiper les salles de théâtre, de dizaines d'enceintes, chacune déroulant une palette de sonorités et d'accents aussi subtiles qu'un orchestre symphonique.
A l'inverse, le scénographe de la magie électroacoustique, repense l'utilisation des instruments "anciens". "Psaume 151", "Triangel" imaginent des dispositifs inédits dont les acteurs sont essentiellement des percussions. La boucle semble bouclée avec "Steine" ("pierre" en allemand) dont le nom renvoie aux artistes en dialogue (Peter Eötvös le créateur dédie cette œuvre à un autre Pierre, Pierre Boulez). Comme le titre de cette œuvre souligne aussi l'instrumentarium utilisé, un jeu de galets. La musique à concepts, ailleurs souvent cérébrale et inaccessible, se révèle ici sensuelle, incarnée, concrète. Le compositeur dirigera l'Ensemble Intercontemporain, le 17 novembre prochain à l'auditorium du nouveau siécle de Lille, pour "Steine" et "Triangel" pour percussion et 27 musiciens. Théâtre musical du Châtelet, les 6, 8, 10, 12 et 13 novembre.
Alexandre Pham
|