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“Le principe de l’experience consiste à réévaluer l’interprétation que nous avons des chefs-d’oeuvre romantiques pour tenter de les faire sonner en fonction de leur époque d’origine.” C’est ainsi que le grand chef anglais sir Roger Norrington définit l’objectif des deux journées consacrées à Mahler le samedi 29 et le dimanche 30 septembre à la Cité de la Musique. Depuis une trentaine d’années, Norrington se consacre en effet à l’interprétation des oeuvres symphoniques du dix-huitième et du dix-neuvième siècles en prenant en compte les conditions techniques de l’époque. Après les symphonies de Beethoven et la Symphonie Fantastique de Berlioz, après la Tchaikovski experience de 1998 également à la Cité de la Musique, il tente à présent de “retrouver l’esprit original de la musique de Gustav Mahler”, du moins pour ses premières oeuvres, celles qui ont été composées entre 1880 et le début des années 1890: Norrington, à la tête de l’Orchestre de l’Age des Lumières, utilisera donc des instruments employés en Europe centrale à la fin du dix-neuvième siècle, reprendra la disposition de l’orchestre en cours à Vienne à l’époque de Mahler, et révisera les tempos afin d’abandonner “l’hypertrophie et le ralentissement de beaucoup de mouvements”, qui selon le chef anglais, sont dûs à la “notion de romantisme” en vogue après 1910. Norrington a donc choisi, pour bien établir le lien qui unissait le jeune Mahler à la tradition romantique et postromantique, d’interpréter les Wesendonck-Lieder de Wagner (1857-1858), et la Symphonie n°6 de Bruckner (1881), deux compositeurs qui ont exercé une immense influence sur Mahler et dont celui-ci n’a cessé d’interpréter et de défendre les oeuvres tout au long de sa carrière de chef d’orchestre. Il interprètera ensuite les premières oeuvres de Mahler : un Quatuor de jeunesse pour piano et cordes, des extraits de Das Knaben Wunderhorn, les Lieder eines fahrenden Gesellen, et la Symphonie n°1.
Mais, parmi les problèmes soulevés par ce type d’approche, on ne peut s’empêcher d’évoquer celui des révisions apportées par le compositeur et des différentes versions d’une même oeuvre. On sait en particulier que Mahler faisait de nombreuses retouches à ses partitions: dans le cas de la première symphonie par exemple, il existe plusieurs versions, établies en 1888, puis en 1897, et enfin en 1903; de même, Das Knaben Wunderhorn, écrit en 1880, a été révisé jusqu’en 1898. Néanmoins, Henry-Louis de la Grange, éminent spécialiste de Mahler qui donnera d’ailleurs une conférence à la Cité de la Musique le dimanche 30 septembre sur “les Paradoxes de Mahler”, rappelle, dans une interview récente, que “Mahler ne modifiait jamais une seule note de sa composition, mais seulement les détails de son instrumentation, parfois uniquement pour l’adapter à l’acoustique particulière d’une salle.” En somme il est possible d’envisager “bien des approches différentes”, la seule règle étant d’éviter “tout excès de subjectivité.” Sur le plan musicologique, la tentative de Norrington est donc tout à fait légitime. Quant à savoir si Mahler est un compositeur du dix-neuvième siècle ou du vingtième siècle, il est probable que l’experience tentée par le chef anglais tende à montrer, en dépit de bien des aspects modernistes évidents dans les oeuvres données les 29 et 30 septembre, l’enracinement de la musique du compositeur viennois dans la tradition romantique, ainsi qu‘il le laisse entendre dans sa définition de l“experience“ citée plus haut: rien ne sera alors plus stimulant que de confronter l’interprétation “authentique de Norrington à l’approche résolument moderniste qu‘un chef comme Boulez souligne aujourd‘hui dans ses propres enregistrements. Cité de la musique, les 29 et 30 septembre.
Christophe Corbier
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