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19 Janvier 2009 - La Chronique de Jacques Doucelin

Gerard Mortier, le baron devenu Commandeur



Il faudra attendre le printemps avec le lancement des abonnements de la prochaine saison 2009-2010 pour mesurer vraiment l'impact de la crise économique et financière sur le spectacle vivant. La seule chose qu'on constate actuellement dans les principales salles de concerts parisiennes, c'est que les places les plus chères se vendent plus difficilement. Nul doute que les pouvoirs publics y réfléchissent à deux fois avant de se lancer définitivement dans le projet de grand auditorium de 2.400 places à La Villette : le premier coup pioche a déjà été reporté au deuxième trimestre 2009. Ce qui peut se comprendre quand on voit l'Orchestre de Paris se produire de plus en plus souvent une seule fois par semaine au lieu de deux salle Pleyel qui n'a pourtant que 1.800 fauteuils...

Seul changement prévu en cette année 2009, c'est le départ en juillet de la direction de l'Opéra de Paris de Gerard Mortier atteint par la limite d'âge depuis novembre dernier. A ceux qui l'avaient oublié, plusieurs déclarations de l'intéressé à la presse nationale ont rafraîchi la mémoire tout en faisant rebondir la polémique que le bouillant Flamand aime tant à entretenir où qu'il se trouve. Après avoir successivement raté la marche du Festival de Bayreuth et du New York City Opera, c'est finalement au Théâtre Real de Madrid qu'il va poser ses pénates. Ce qui ne l'empêche pas de partir sur de retentissants cocoricos de succès parisiens(1).

Après avoir honni les Autrichiens qui avaient pourtant fait appel à lui pour diriger le Festival de Salzbourg à la mort de Karajan, il quitte Paris en affirmant sans sourciller que « L'Opéra de Paris n'a pas le public qu'il mérite »; ce qui veut dire en langage Mortier que c'est, bien entendu, lui qui n'a pas le public qu'il mérite ! Ce qui ne l'empêche pas de revendiquer le même taux de remplissage (92 %) que son prédécesseur Hugues Gall, malgré une programmation volontairement axée sur le XXe siècle: ce Flamand élève des bons pères n'est décidément jamais à une contradiction près. Le fait est qu'on a pu constater plus d'une fois lors de représentations d'ouvrages de Janacek, mais pas seulement, des demi-salles malgré le bradage du prix des places aux caisses.

Il n'est certes pas question de peindre tout en noir le règne de Mortier à l'Opéra de Paris, mais, comme le suggèrent les ténors Placido Domingo et Marcelo Alvarez(2) qui redoutent son arrivée à Madrid, on ne saurait prendre systématiquement et impunément le public à contre-pied, voire en otage. Car c'est par des mises en scène provocatrices auxquelles, sans que le public le sache toujours, il participe souvent personnellement en amont du spectacle, que Gerard Mortier a toujours voulu casser la routine des scénographies traditionnelles. Si cette démarche systématique avait été compensée par la présence de très grands chefs, comme le faisait toujours Rolf Liebermann dont il ne cesse de se réclamer, le public aurait eu de quoi se consoler...

Mais en dépit de ses déclarations et de sa première saison, Gerard Mortier n'a pas réussi à garder la brochette de grands chefs qu'il avait promise à son arrivée. Il imposa au fil des saisons Sylvain Cambreling à toutes les sauces, ce qui ne fut profitable à personne. Les Madrilènes auxquels il vient de faire les mêmes promesses, seraient bien inspirés de se renseigner sur la méthode Mortier. Car avec le temps, elle s'essouffle singulièrement. C'est ainsi qu'il a « refilé » à l'Opéra de Paris nombre de ses spectacles des festivals de Salzbourg ou de la Ruhr comme cette « Flûte enchantée » de sinistre mémoire revue par les Catalans de la Fura dels Baus, une expérience qui n'a pas sa place dans un théâtre de répertoire. Surtout si l'on tient compte du fait non négligeable que l'Opéra de Paris ne possédait pas moins de deux productions de l'ultime chef-d'oeuvre de Mozart signées Bob Wilson et Benno Besson.

L'ère Mortier n'a pas échappé au rituel des grèves malgré nombre de concessions dans le domaine salarial comme dans l'organisation du travail. La Grande Boutique s'est fortement ressentie de cette gestion saccadée. Son successeur, Nicolas Joël devra d'abord lui permettre de reprendre son souffle. Si le choix du jeune chef Philippe Jordan est le bon, Joël devra encore trouver un chef de choeurs digne de l'établissement et de son orchestre qui est aujourd'hui l'un des meilleurs d'Europe.

Elevé à la dignité de baron par le roi des Belges, Gerard Mortier vient d’ endosser dans ses récentes déclarations la cuirasse du Commandeur de « Don Juan » de Mozart. N'a-t-il pas adoubé, en effet, Stéphane Lissner comme futur directeur de l'Opéra de Paris... en 2013 seulement ? Ouf, on a eu chaud !

Jacques Doucelin

(1) Le Monde, 9 janvier 2009 / Opéra Magazine, janvier 2009 (2) ABC, 29/11/2008

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Photo : DR


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