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03 Novembre 2008 - La Chronique de Jacques Doucelin

La musique dans le tourbillon de la finance



Un homme qui porte sur ses épaules une très lourde responsabilité en matière de politique culturelle nationale m'avouait récemment sa très vive inquiétude devant un double phénomène provoqué par la crise monétaire actuelle : « Le public voit son pouvoir d'achat de billets s'amenuiser et, parallèlement, nombre de mécènes jusqu'ici très généreux seront incapables de maintenir leur effort bien longtemps ».

Propos marqués au sceau de la plus élémentaire sagesse pour celui qui constate depuis plusieurs années déjà que les principales salles de concerts parisiennes ne paraissent pleines au profane que parce que leurs responsables ont des accords privilégiés avec des banques ou de grandes entreprises qui lorsque le public mélomane se montre défaillant, compensent ce vide en « invitant » leurs clients au concert de tel ou tel orchestre international de passage à Paris. Eh bien, le moment est proche où les organisateurs de concerts ne pourront presque plus compter sur ce soutien du monde des affaires. Il va y avoir des révisions déchirantes.

La seule certitude en ce domaine, comme dans bien d'autres hélas, c'est qu'il y aura des morts. Sans vouloir affoler personne, je ne suis pas sûr que les plus menacés soient les moins nantis : car on ne retire pas à une formation musicale la subvention qu'elle n'a pas, comme dirait M. de La Palice. Et pourtant, me direz-vous, la fameuse « exception culturelle française » tient à ce que notre pays subventionne sa vie culturelle beaucoup plus largement que d'autres, y compris européens. Cela est pure vérité. Mais justement, ce sont les grosses machines qui risquent de pâtir le plus de la diminution de l'aide de l'Etat.

Exemple: l'Orchestre de Paris qui a déjà bien du mal à remplir deux soirs de suite chaque semaine la salle Pleyel (à peine 1800 places) devra revoir de fond en comble son mode de fonctionnement s'il doit déployer son activité dans la future Grande Philharmonie de 2.400 places que Jean Nouvel projette de construire pour 2012 à La Villette. Crise financière ou pas, si le projet est maintenu envers et contre tout, il ne faudra pas mégoter sur les transports en commun pour amener de toute la région parisienne des mélomanes en nombre suffisant. Ce qui seul peut justifier, actuellement en tout cas, la dépense d'un tel équipement culturel.

Je n'irai pas jusqu'à dire que pour être sûr d'avoir assez de public il faudrait drastiquement diminuer le prix des places (actuellement très élevé): après tout, on a bien expérimenté la gratuité dans certains musées... et Picasso vaut bien Stravinski ! Mais l'Etat, que d'aucuns disent en faillite, et la Ville de Paris, qui vient d'augmenter les impôts municipaux et de rayer d'un trait de plume sept sur huit de ses concours internationaux de musique qui maintiennent le rang de la France et de Paris en ce domaine, ne paraissent pas près de soutenir un art qu'ils considèrent comme réservé à une élite financière. On croit rêver, mais c'est ainsi.

On peut donc être légitimement inquiet de la construction de nouveaux équipements quand on pratique une telle politique de déflation et de décroissance culturelle. D'autant que Radio France va se doter d'un nouvel auditorium de 1500 places pour ses orchestres. Cela devient de la folie furieuse quand on entend certains reprendre l'antienne selon laquelle il y aurait un orchestre de trop à Radio France...C'est bien pourquoi, en dépit de tous ces beaux projets architecturaux, nul ne peut prévoir à court et moyen terme ce que sera la vie de la musique classique dans l'Hexagone et surtout dans la capitale.

S'il est permis de mettre un peu plus d'espoir dans ce qui se passe dans les régions, rien n'est jamais sûr devant le déferlement de la crise. C'est peut-être la fable Le chien et le loup qui peut nourrir notre espérance et notre réflexion. En effet, à côté des grandes institutions fonctionnarisées et fragiles, ceux qui regardent et écoutent ce qui se passe du côté des plus jeunes instrumentistes qui tentent eux aussi de se faire une place au soleil de la musique avec la passion pour leur art chevillée au corps en guise de subvention, découvrent un tout autre rapport avec le public : ces musiciens en font leur affaire en lui donnant rendez-vous régulièrement et gratuitement s'il vous plait (quelle horreur, vont grogner certains, mais quel bonheur!) dans une église parisienne.

Je vous parle de l'orchestre « Note et bien » formé de musiciens élèves ou issus des conservatoires de la région parisienne, et de son chef Julien Leroy qui vient de diriger la Symphonie N° 1 Titan de Mahler dans la jolie église Sainte Marguerite construite près de l'Hôpital Saint Vincent de Paul par Victor Louis, l'architecte de la Comédie française et du Grand Théâtre de Bordeaux. Mais comment vivent-ils ? En travaillant à côté. Leur chef, par exemple, est architecte diplômé. Mais n'allez pas les prendre pour des amateurs! Des vrais pro. Comme les premiers « baroqueux », ils ont la foi des néophytes. Alors, rassurez-vous, crise ou pas crise, la musique n'est pas près de mourir. Les gros cachets sont menacés ? On ne va pas quand même pas défiler dans la rue !

Jacques Doucelin

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Photo : DR


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