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Rédacteur en chef : Alain Cochard
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10 Octobre 2008 - Oedipe de l’intérieur



A l’approche de la production très attendue d’Oedipe de George Enesco présentée en ouverture de la saison du Théâtre du Capitole de Toulouse, Concertclassic a recueilli le témoignage du chef Pinchas Steinberg au sujet d’un chef-d’œuvre lyrique scandaleusement délaissé.

Quelle place occupe selon vous Oedipe dans l'histoire de l'Opéra français du XXe siècle mais aussi dans l'histoire de l'Opéra tout court ?

Pinchas Steinberg : Une des toutes premières places parmi les grands ouvrages lyriques du XXe siècle, ce qui est incroyable lorsque l’on sait que cette œuvre n’est quasiment pas jouée depuis sa création à l’Opéra de Paris en 1936. Il y a bien eu une exécution radiophonique, mais nous allons présenter Œdipe dans sa version originale française pour la seconde fois depuis la création. Travailler à cette réhabilitation pour Nicolas Joel et le Capitole est une vraie chance. Je ne comprends pas pourquoi cette œuvre a quitté le répertoire. Lorsque l’on prend conscience de la qualité de la musique, de la force du livret de Flegs avec toute ses implications diverses, philosophiques, poétiques, lyriques, on ne trouve aucune raison valable pour que l’œuvre soit tombée, sinon la routine de la vie lyrique qui lui préférera toujours un énième Trovatore. D’un autre côté réaliser cet opéra est une chose extrêmement complexe, aussi bien pour des questions de style qu’en regard des hautes exigences de l’œuvre. Prenez la question du chant. On ne peut pas absolument parler de Sprechgesang, mais il y a dans l’écriture vocale d’Enesco une prédominance de la voix parlée, il faut pouvoir régler avec les chanteurs la vérité des intonations vocales, les notes sont là pour permettre à la voix d’exprimer des sous-entendus, des prémonitions, tout un art de dire qui est induit dans la musique. C’est donc un travail inhabituel mais passionnant aussi, qui demande beaucoup d’énergie et un investissement bien particulier des chanteurs.

L'orchestre joue un rôle considérable dans Œdipe. Pouvez-vous nous expliquer en quoi il est si particulier ?

Pinchas Steinberg : Oui, il y a un « orchestre Enesco » si je puis dire. Une grande formation toujours écrite à plein, mais qui ne cesse de faire de la musique de chambre. J’éprouve une véritable fascination pour la manière dont cet orchestre est écrit au point que je serais tenté de le faire sonner plus fort pour en dévoiler l’incessante richesse, les subtilités infinies, mais je dois l’accorder à l’acoustique du Capitole et veiller à ne pas couvrir les chanteurs. Lors des premières répétitions j’ai senti l’orchestre dubitatif. Il y a un tel travail, ce n’est vraiment pas écrit comme le courant des ouvrages lyriques, Enesco indique avec précision des valeurs métronomiques pour quelques mesures, puis les change, on doit toujours être sur ses gardes, il faut procéder à une balance très fine, les questions de phrasé sont légions, rien ici n’est régit par l’habitude.

Mais la musique possède une telle force : après quelques répétitions des musiciens sont venus me voir en me disant « cette musique est une drogue ». Il y a une part de vérité, lorsque l’on est parvenu à entrer dans la nature si particulière de cette écriture elle vous fascine et ne vous lâche plus. On parvient parfois à une dimension quasiment surnaturelle, je pense à tout le rôle de la Sphinge. Il n’y pas d’équivalent dans l’histoire de l’Opéra, on peut retrouver quelques éléments semblables dans le rôle de la Nourrice de La femme sans ombre, mais ce n’est qu’indicatif. La manière dont Enesco note le rire de sa mort nous fait passer par-delà le miroir.

Que vous a appris votre père William Steinberg (1) ? Pinchas Steinberg : Tout. L’honnêteté d’abord. Il me disait toujours : tu dois te présenter devant l’orchestre en sachant tout sur l’œuvre, tu dois être parfaitement préparé, tu ne dois pas interférer entre l’œuvre et son exécution, tu n’es qu’au service de l’œuvre. Il m’a appris l’économie de la gestique. Je crois qu’aujourd’hui un Toscanini, un Walter, un Furtwängler, des modèles pour mon père qui appartenait à la génération suivante, ne pourraient plus exercer leur art. Nous sommes tombés de l’ère absolue de l’image. On n’entend plus on voit, tout n’est qu’un problème d’apparence. Les artistes sont créés puis oubliés d’un même mouvement. Mon père savait lui que l’art est l’affaire d’une vie.

Entretien réalisé le 5 octobre 2008 par Jean-Charles Hoffelé

(1) William Steinberg (1899-1978) fut l’un des plus grand chefs allemand de sa génération. Il étudia la direction d’orchestre avec Hermann Abendroth au Conservatoire de Cologne, fut l’assistant d’Otto Klemperer, dirigea l’Opéra Allemand de Prague de 1929 à 1933, créa entre autre Von heute auf morgen de Schönberg, et quitta l’Allemagne en 1936 pour fonder avec Bronislaw Hubermann l’Orchestre Symphonique de Palestine. Arturo Toscanini le nomme chef associé du NBC Symphony Orchestra. Suit une brillante carrière américaine, dominée par un long magister à la tête de l’Orchestre Symphonique de Pittsburgh (1952-1976) avec lequel il grave une importante série de disques. Les intégrales des Symphonies de Beethoven et de Brahms demeurent des modèles de clarté et d’élégance. Son art alerte, subtil, n’est pas sans parentés avec celui de George Szell.

George Enesco, Œdipe, Théâtre du Capitole, Toulouse, les 10, 12, 14, 17 et 19 octobre 2008

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Photo : DR

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