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Rédacteur en chef : Alain Cochard
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25 Février 2008 - La Chronique de Jacques Doucelin

Faisons un rêve



J’ai fait ce rêve étrange que je veux vous conter. Il faisait suite aux déclarations du Président de la République concernant le bannissement de la publicité des chaînes de télévision publiques. Cette bonne nouvelle annonciatrice d’un prochain décrochage du sacro-saint audimat des étranges lucarnes laisse entrevoir, en effet, un futur plus favorable à la culture et un recul compensatoire des âneries les plus racoleuses qui continuent d’y fleurir aux heures de grande écoute. C’est ainsi qu’un bienheureux mélomane s’envola sur les ailes du songe le plus béat.

Tout un musée de l’œil et de l’oreille se mit alors à défiler devant mes yeux clos : un à un sont levés comme par magie les antiques blocages empêchant les jeunes générations de profiter de la diffusion des principaux spectacles réalisés par Rolf Liebermann durant son règne légendaire à l’Opéra de Paris – Les Noces de Figaro selon Strehler, Les Contes d’Hoffmann selon Chéreau et Faust selon Lavelli. Après tout, cette anthologie a été payée avec l’argent des Français : il est bien normal qu’ils aient un retour sur investissement que diable ! Car ils ont raison de se moquer des obstacles mis par les successeurs d’Antenne 2, qui réalisa en son temps ces captations, et des syndicats maison soucieux de refaire de l’argent sur le dos de leurs concitoyens alors qu’ils ont déjà été payés…

D’un petit nuage, émergea soudain un vaste hall tout bruissant de mélodies enchevêtrées : la fameuse Philharmonie de Paris annoncée à grand renfort de trompes étatiques et municipales, mais victime aujourd’hui d’un silence assourdissant depuis que le nouveau mot d’ordre est « les caisses sont vides »… Voilà pourtant qu’une ribambelle d’enfants menée par un Pierre Boulez transformé en joueur de flûte de Hameln se précipite vers le nouveau temple symphonique parisien sous l’œil vigilant des caméras de télévision venues rendre compte de l’événement. C’est que désormais, sous la houlette de Xavier Darcos – allez donc savoir quel songe prémonitoire a fait émerger son nom ? – tous les enfants de France chantent dans une chorale ou jouent dans un petit orchestre au sein même de leur école ou de leur collège.

Tiens, au son du Te Deum de Berlioz, Christine Albanel passe en veuve noire à la tête d’un convoi funèbre, puis disparaît dans un bosquet de Versailles… Auparavant, elle a eu le temps d’édicter quelques décrets stipulant notamment que dans tous les Opéras subventionnés de l’Hexagone, aucune nouvelle mise en scène d’un ouvrage lyrique ne pourra être commandée tant que celles qui y existent déjà n’auront pas été amorties par un nombre de reprises suffisant. A moins que le public n’en manifeste bruyamment le désir.

Autre décret : l’Opéra Comique, renfloué financièrement et rétabli récemment dans ses prérogatives de producteur de spectacles, devra, en contrepartie, collaborer étroitement avec toutes les scènes régionales dont il s’engagera à accueillir les meilleures productions, pour peu qu’elles correspondent à son répertoire traditionnel avéré, tandis que lui-même fera tourner ses meilleurs spectacles en région. Cela ressortant d’une saine gestion des deniers de la République et d’une rentabilisation bien comprise de la vie culturelle nationale. Cela suppose naturellement que d’authentiques professionnels de l’art lyrique supervisent cette politique de coproductions.

Un moustique impertinent interrompt le songe qui reprend sans rime ni raison, en pleine conférence de presse de l’Orchestre de Paris… Ses membres y annoncent tout à trac qu’ils ont décidé de se mettre à travailler sérieusement avec un véritable éleveur d’orchestre et qu’afin d’aller vers des publics nouveaux, ils ne se produiront plus qu’une seule fois par semaine dans la grande salle de la future Philharmonie de Paris afin de jouer chacun de leurs programmes dans deux théâtres de la périphérie parisienne où un système d’abonnement sera mis en œuvre avec les responsables de ces salles. Ainsi sera pleinement justifié l’effort financier consenti par l’Etat, la Ville de Paris et désormais la Région d’Ile-de-France.

Un malencontreux parasite fait sauter l’image et le dormeur n’a plus soudain que le son de sa télévision intérieure. Peu importe, car en prêtant l’oreille, il reconnaît le ton sentencieux de France Musique. La malheureuse station se débat dans une nouvelle crise consécutive à ses brillants résultats à l’audimat. Son patron a été mis sur la touche par le président Cluzel en attendant la nomination d’un successeur.

L’image revient, enfin, dans les ors art déco du Théâtre des Champs-Elysées où fait rage la guerre de succession de Dominique Meyer nommé à Vienne en Autriche. Une petite voix descendue des cintres susurre ce conseil : « une seule chose est sûre en ce domaine comme dans d’autres, le plus disant financier n’est jamais le mieux disant artistique. » Un épouvantable boucan fait sursauter le dormeur : le chat a renversé sa gamelle. Il va bien falloir affronter le monde musical tel qu’il est.

Jacques Doucelin

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Photo : DR


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