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Rédacteur en chef : Alain Cochard
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18 Juin 2007 - La Chronique de Jacques Doucelin

Des chefs et du style



Mine de rien, cette fin de saison a vu défiler à Paris la fine fleur de la baguette symphonique. Trois noms qui ne défrayent pourtant pas la chronique people ! A savoir, l’Italien Riccardo Chailly et sa légendaire phalange du Gewandhaus de Leipzig (Pleyel, 11 juin), l’Allemand Marek Janowski pour ses adieux au Philharmonique de Monte Carlo (Pleyel, 12 juin) et le Letton Mariss Jansons à la tête de son Orchestre de la Radio bavaroise (Théâtre des Champs Elysées, 17 juin). Chacun à sa manière et à la tête d’une formation dont il assume la responsabilité musicale, a délivré une fulgurante leçon de style.

Fondé par la guilde des drapiers de Leipzig en 1743, celui qu’on nomme familièrement le « Gewandhaus », du nom de la halle au drap où il se produit régulièrement depuis 1884, s’affichait dans une soirée entièrement Beethoven. Ce qui n’a rien d’original en soi, surtout quand elle s’ouvre sur la ressassée ouverture de Coriolan mise à toutes les sauces en guise d’introduction aux programmes les plus hétéroclites ! Oui, mais voilà : quand ces sept minutes, par la seule force des contrastes de dynamique et de timbre, retrouvent leur élan originel et leur charge romantique, le public les redécouvre dans le feu de leur nouveauté. Il en va de même avec le premier essai symphonique qu’ose un Ludwig de 30 printemps face à son vieux maître, adoré et honni à la fois, Joseph Haydn. Avec une incroyable fraîcheur, Riccardo Chailly en fait une sorte de danse entre révérence et affirmation de soi. A l’intérieur du moule classique de Papa Haydn, les formules hardies ne trompent pas : l’écorché vif est là tout entier et nous l’entendons.

Que les baroqueux n’ont-ils prêté attention à la quasi-absence de vibrato du quatuor de cet orchestre qui porte dans ses « gênes » la marque indélébile de ceux qui l’ont dirigé, à commencer par Mendelssohn ! C’est dans l’accompagnement du Concerto de violon que chef et orchestre ont donné la plus belle leçon de style, loin des débordements nippo-russo-américains que nous impose la prétendue mondialisation. Ils ont littéralement porté la jeune soliste Viviane Hagner qui remplaçait un collègue défaillant qu’elle a su ne pas faire regretter. Ce sont sans doute les plus belles cordes d’Europe, à la fois souples, limpides, jamais grasses. Elles ont tout : le phrasé, le rebond, la justesse et le lyrisme discret. Les Français ont, certes, des vents plus brillants, mais un orchestre qui réagit ainsi comme un corps social uni et unanime, c’est unique.

Dans le genre, quoique beaucoup plus jeune, le Philharmonique de Monte Carlo n’est pas mal non plus. A vrai dire, on ne le reconnaît plus, tant il s’est rajeuni et musclé, pourrait-on dire. Ce que l’on entend et ce qu’on voit est le résultat du travail effectué durant sept ans sur le Rocher par un éleveur d’orchestre hors pair, Marek Janowski. Les Français ont déjà apprécié son art durant les dix ans qu’il a passés à la tête du Philharmonique de Radio France. C’est de l’action en profondeur qui exclut le clinquant et le superficiel.

La grande heure et demie que dure la 8ème Symphonie de Bruckner dans sa version la plus fidèle aux volontés du compositeur (Nowak) ne trompe pas. Les consommateurs pressés, accablés, se sont plaints à la fin de ne jamais avoir entendu le dernier mouvement aussi lent… J’ai ressenti de la majesté et de la profondeur, mais pas le moindre ennui. On avait l’impression d’un orchestre tout neuf piaffant du désir de plaire à son patron qui prenait congé. Quel pupitre de cors ! Que de la musique ! Au terme d’une aventure de sept années, Janowski livre aux Grimaldi un des premiers orchestres d’Europe prêt pour toutes les aventures. Reste à leur souhaiter que le successeur soit à la hauteur de l’enjeu.

Pour une phalange d’à peine plus de cinquante ans, celle de la Radio bavaroise fondée l’année de la mort de Richard Strauss en 1949 ne manque pourtant pas de patine sous la baguette proprement géniale de Mariss Jansons Leur Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss coule de source. Leur virtuosité et l’homogénéité des pupitres leur autorisent la passion et la clarté, le feu et la glace. On pénètre au cœur de la création straussienne du moment avec ses saluts au Ring de l’autre Richard et son clin d’œil aux autres Strauss, les Johann.

Le clou de la soirée fut la 2ème Symphonie de Brahms : voilà un chef qui sait ce qu’il y a derrière les notes. Quel art des contrastes et des dosages de timbres ! Rarement, à Paris, le public réagit avec une telle unanimité. Il fait un triomphe au chef et à ses musiciens. Une danse hongroise subtile et dénuée de vulgarité, puis la Valse du Chevalier à la rose énorme et légère à la fois, battue comme une chantilly parcourue de tourbillons violents, n’épuisent pas l’enthousiasme (Voir un extrait vidéo de Mariss Jansons en répétition). Le souvenir en restera avec un arrière goût amer à la pensée que Paris a laissé partir cet immense musicien qui voulait y demeurer dix ans… mais l’administration française n’a pas de contrat de dix ans ! C’est ainsi que les vrais grands chefs s’en vont.

Jacques Doucelin

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Photo : DR


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