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31 Mai 2006 - Feuilleton Mozart n° 5

Les années terribles



De même qu’on a surpris dans la période la plus heureuse de la vie de Mozart avec ses premières années viennoises si brillantes et tourbillonnantes, de 1782 à 1786, des affleurements tragiques comme le Concerto pour piano en ré mineur n° 20, de même l’accumulation de difficultés de tous ordres à partir de 1787 ne va pas pour autant tarir la veine, pour ne pas dire parfois la verve créatrice du jeune maître. Car des périodes de dépression psychique, Wolfgang en a toujours connues. En un temps où l’on côtoyait la mort quotidiennement autour de soi – mais pas seulement Mozart ayant plusieurs fois échappé lui-même par miracle à la camarde dans sa prime jeunesse – une certaine accoutumance s’en suivait nécessairement. Ainsi semble-t-il ne pas avoir été affecté outre mesure par la disparition de deux bébés. Il n’en reste pas moins que sur une nature aussi sensible et à tendances maniaco-dépressives évidentes telle que celle de Wolfgang, la multiplication des contrariétés ne saurait être sans conséquence. On le verra, du reste de façon tragique, dans la dernière année de sa vie, à la fois apothéose et apocalypse de sa trop brève existence.

Nous avons déjà évoqué les trois chefs-d’œuvre lyriques qui suffiraient à eux seuls à assurer l’immortalité de Mozart, ceux écrits sur des livrets de Da Ponte, Les Noces de Figaro, Don Giovanni et Cosi fan tutte. Ils nous mènent, de 1786 à 1790, de l’apogée de la carrière de Mozart à son effondrement. Le tournant est pris au cours de 1787, 1’année de Don Giovanni, avec la mort des deux maîtres de Mozart, son père dont la disparition au printemps le soulage et le bouleverse en même temps, et Gluck dont l’ombre tutélaire régnait sur la vie musicale viennoise. Wolfgang va d’ailleurs succéder à ce dernier au poste de compositeur de la Cour. Alors, me direz-vous, les choses sont moins tragiques que vous ne le prétendez. Voire ! Si l’empereur a soutenu la candidature de Mozart, ses ennemis ont réussi à rogner son salaire des deux tiers par rapport à celui de son prédécesseur : pour les petits marquis, Mozart ne vaut que le tiers de Gluck !

Ainsi, au moment où, en effet, Mozart obtient, enfin, un poste fixe, c’est au rabais. Ca ne serait pas grave si sa vie continuait son cours comme en 1782 lorsque la capitale autrichienne se disputait le pianiste virtuose et le compositeur à la mode qui devait courir d’une académie à l’autre et faire le joli cœur dans ses jabots de dentelle et ses vestes de nankin avec ses jeunes et jolies élèves venues de l’aristocratie : le laquai n’avait pas encore rué dans les brancards de la chaise à porteur ! En 1787, c’est chose faite et le divorce est consommé avec la noblesse autrichienne depuis que Wolfgang a ridiculisé le Comte dans Les Noces de Figaro en 1786. Dans l’ombre, les rivaux jaloux peuvent s’en donner à cœur joie et exercer leur vengeance : point n’est besoin d’imaginer je ne sais quel complot venant des francs-maçons ou d’ailleurs. La vérité est hélas, plus simple : si nombre de ses admirateurs bien placés – hauts fonctionnaires de la Cour et ambassadeurs étrangers - et de ses frères maçons lui restent parfaitement fidèles, la bonne société lui tourne simplement le dos : fini le temps où il trouvait aisément de nombreux souscripteurs pour assister à la création de ses Concertos pour piano lors de ses académies. Il en alla ainsi des Concertos n° 22, 23 et 24, ce dernier n’attirant pas moins de 120 souscripteurs en avril 1786.

Les choses ne changèrent pas brutalement : Wolfgang restait encore de belle humeur lors de son séjour chez ses amis tchèques à Prague en 1787 pour la création de Don Giovanni. C’est peu à peu que le piège se referma. On peut suivre cette descente dans l’échelle sociale à travers la suite de déménagements successifs, le couple recherchant des loyers meilleur marché : entre les cures thermales de Constance et son côté panier percé, Wolfgang n’a guère le sens de l’économie du ménage! Les commandes aussi se tarissent. Il suffit de consulter le nombre d’œuvres nouvelles année par année : les numéros du catalogue de Koechel ne trompent pas. Non seulement, elles se raréfient tout comme ses concerts et ses élèves, mais ses pièces de musique de chambre, à commencer pas le Quintette en sol mineur (K.516), n’attirent plus les souscripteurs. Sachant qu’il ne plait plus, Wolfgang se réfugie, inconsciemment ou non, dans l’invention d’un monde musical nouveau dont l’étrangeté le coupe encore plus de ses contemporains.

Rien d’étonnant à ce que la tragédie personnelle du musicien fasse irruption dans cette musique surgie des profondeurs : déjà en butte à l’incompréhension, il croule en outre sous les dettes. On peut toujours considérer Mozart comme un "cyclothymique invivable", mais les lettres pressantes qu’il adresse dans ces années 1788-1790 à Michael Puchberg, à la fois éditeur de musique et frère de loge de Wolfgang, trahissent l’homme aux abois qui ne parvient plus à faire face aux dépenses du ménage. Ses meilleurs amis veillent pourtant encore sur lui. Tel le baron van Swieten, sorte de ministre de la culture impériale, qui lui a déjà révélé l’art du grand Jean-Sébastien Bach. Il sera ainsi à l’origine des arrangements par Mozart du Messie et d’Acis et Galatée de Haendel, travaux qui lui seront pas payés. Mais surtout la fréquentation de Bach et de Haendel fera de lui un maître du contrepoint comme l’atteste le grandiose finale de son ultime Symphonie, la Jupiter qui clôt de façon quasi beethovénienne un cycle génial.

Car si 1788 est la première des trois années terribles, c’est aussi celle des trois dernières Symphonies avec lesquelles il invente le monde symphonique nouveau du XIX è siècle. Pour qui, pour quoi furent-elles écrites ? Pour une académie sans doute, car Mozart croyait encore à l’impossible et il n’a jamais écrit que sous l’impulsion de la commande qui avait valeur pour lui de reconnaissance de son génie. Peut-être même l’une des pièces de cette sublime trilogie fut-elle donnée à Dresde sur la route qui mena le compositeur de Leipzig à Berlin avec le Prince Lichnowsky au printemps 1789. Voyage de gloire ! Les connaisseurs l’acclament, plus d’ailleurs pour sa virtuosité au pianoforte que pour son génie de compositeur qui, aux dires des critiques berlinois dépassait largement les capacités de ses contemporains. Bref, Mozart rentra à Vienne encore plus endetté qu’il n’était parti !

La prise de la Bastille n’arrangea pas ses affaires : le 14 juillet 1789, cloué au lit par un refroidissement, il écrit l’une de ses lettres les plus poignantes à Puchberg. Vient alors le temps et le ton de la confidence avec la musique de chambre que lui a commandée le roi de Prusse, violoncelliste à ses heures : ainsi naissent les trois Quatuors prussiens plus abordables que ceux dédiés naguère à l’ami Haydn. L’amitié lui inspire encore le Quintette avec clarinette K. 581 pour son frère en maçonnerie Anton Stadler. En 1789, le fidèle Da Ponte lui obtient pourtant la commande de Cosi fan tutte pour le carnaval 1790. Mais l’hiver sera rude : pour se réchauffer, le couple danse dans la pièce principale devant une cheminée sans feu. Ce qui n’empêche pas cette linotte de Constance d’aller à nouveau prendre les eaux à Baden dès le printemps 1790 ! Le couple ne survit que grâce à la générosité de Puchberg qui n’en sera pas récompensé puisque lui aussi mourra dans la misère.

Comme il avait refusé lors de son voyage à travers l’Allemagne en 1788-1789 de quitter Vienne pour Berlin, Mozart va de même rejeter à l’automne 1790 les invitations que lui lancent l’Opéra de Londres et l’imprésario anglais Salomon qui aura plus de chance avec Haydn qu’il réussit à débaucher pour plusieurs années. Wolfgang a fait le mauvais choix et toujours pour la même raison : persuadé que le plus grand compositeur vivant qu’il sait être ne peut être qu’au service du plus puissant souverain de l’univers, l’Empereur du Saint Empire romain germanique. Mais il s’en doute d’autant moins que s’amorce lentement, en ce début de 1791, une amélioration de sa situation financière. Ca ne sera que le mieux de la fin.

Jacques Doucelin

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Note : consulter L’Age d’or de la musique à Vienne 1781-1791, de H.C.Robbins Landon (Jean-Claude Lattès) ainsi que les études sur les opéras de Mozart de Jean-Victor Hocquard (Aubier-Montaigne).

Photo : DR

      LES UNES DE MAI 2006   
 

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