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Rédacteur en chef : Alain Cochard
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28 Mars 2006 - La Chronique de Jacques Doucelin

Opéra de Paris : vers un divorce entre le public et le directeur


Voici un livre dont on ne saurait trop recommander la lecture à tous ceux qui se piquent, à quelque titre que ce soit, gestionnaires, syndicalistes, artistes, ministres, journalistes, etc., d’intervenir dans la vie de l’Opéra de Paris (1). C’est à la fois un historique des différents modes de gestion de notre première scène chorégraphique et lyrique nationale, depuis sa création par Louis XIV jusqu’à l’ère Mortier, et une analyse des types d’exploitation successifs, de la concession à la reprise en main par l’Etat républicain après la seconde guerre mondiale. Il montre que l’Opéra de Paris est toujours resté un élément essentiel du prestige politique et culturel de tous les régimes, de la royauté à l’Empire en passant par la République.

Ce qui intéressera tous ceux qui se penchent sur le sort et l’avenir de cette grande institution, ce sont ces constantes que les auteurs débusquent à travers son histoire mouvementée dans le mode de fonctionnement comme dans la répartition des charges financières entre l’Etat et le privé, car les gouvernements et les souverains ne se sont jamais désintéressés de la marche de ce thermomètre de la vie intellectuelle et artistique nationale. La majeure partie de ces 320 pages sont consacrées aux conséquences de la révolution technologique et industrielle qu’a représentée la construction de l’Opéra Bastille ainsi qu’à l’action de celui qui a réussi à dompter le monstre, Hugues Gall entre 1995 et 2004.

Celui-ci a, en effet, défini les conditions optimales d’une exploitation raisonnée de ce complexe bizarre constitué de deux salles totalement hétérogènes dans leurs dimensions comme dans leurs modes de fonctionnement technique : le vieux Palais Garnier de 1.800 places et le moderne Opéra Bastille avec ses 2.700 fauteuils. Les auteurs démontent et analysent l’équilibre subtil entre les programmations des deux lieux réalisé par Hugues Gall afin de maximiser la rentabilité d’ensemble. La subvention d’Etat n’étant pas extensible, c’est au directeur de trouver un maximum de ressources dans sa billetterie. Sans prendre parti, ils suggèrent à force de tableaux très fouillés que la marge de manœuvre des successeurs d’Hugues Gall demeure infime sauf à changer l’apport financier de l’Etat.

La lecture de ce livre éclaire d’un jour nouveau l’inflexion de la politique artistique de Gérard Mortier que révèle la programmation de sa troisième saison. Car, à y regarder de près et avec des lunettes de financier, c’est un sacré virage que prend le patron de l’Opéra ! Certains diront même qu’il mange son chapeau… Lui qui déteste Verdi, il programme trois de ses machines à sous à la Bastille (Boccanegra, Traviata et Un Bal masqué). Il corrige même l’une de ses principales erreurs financières de l’actuelle saison en projetant Don Giovanni de Garnier à Bastille. En effet, pour pouvoir installer le Don Giovanni de Haneke à Garnier, Gerard Mortier a dû faire passer de Garnier à Bastille la Juliette de Martinu. Or, cet excellent spectacle a encore moins rempli le nouvel Opéra que l’ancien, faisant perdre de précieuses recettes.

Si le successeur d’Hugues Gall avait obtenu du ministère de tutelle d’augmenter le prix des places de 25% la première année en don de joyeux avènement, il ne peut plus renouveler l’exploit. Cette augmentation drastique a, certes, épongé, au début, la baisse du taux de fréquentation pour les œuvres du XX è siècle que le nouveau directeur avait multipliées, mais elle ne suffit plus aujourd’hui. D’autant que M. Mortier a dû faire des concessions pour désamorcer des conflits sociaux naissants, comme cette diminution du temps de travail des musiciens, qui a entraîné de nouvelles dépenses, car il a fallu faire appel à l’Orchestre Colonne pour accompagner un ballet supplémentaire que celui de l’Opéra avait abandonné en raison des réductions d’horaires. On voit aussi Richard Strauss et Wagner appelés à la rescousse à la Bastille.

Qui en voudrait à un responsable de prendre des mesures d’assainissement financier ? Personne. De même, sa prochaine saison révèle d’autres inflexions, plus directement artistiques, qui tiennent visiblement compte de l’accueil fait tant par le public que par la presse à Sylvain Cambreling trop programmé dans Mozart : Don Juan lui est ainsi retiré et il ne dirigera la saison prochaine que trois opéras au lieu de quatre. Il n’est jamais bon de trop exposer les artistes et dans les répertoires les plus opposés : Gérard Mortier a agi sagement. On aurait plaisir à le reconnaître si ce dernier ne se répandait pas sur les antennes nationales (notamment dans le Café bazar salzbourgeois de France Inter du 24 mars) en propos méprisants à l’égard du public parisien qualifié par le patron de l’Opéra de Paris de rétrograde et peu attentif. Après tout, c’est sa clientèle : il ne peut pas passer sa vie à la prendre à rebrousse poil.

Autant on peut comprendre les propos amers de Sylvain Cambreling dans le Sept-Neuf de France Musique où, exaspéré par l’unanimité – c’est rare ! – de la presse contre sa direction tant de Don Giovanni que des Noces de Figaro, il déclare que les journalistes français sont nuls et incompétents : il est toujours difficile de se reconnaître dans le miroir que les autres vous tendent. Mais de la part de son patron Gérard Mortier, c’est insupportable. Car ce responsable d’une institution d’Etat, qui s’en prend à ceux qui financent doublement ses entreprises par leur impôt et par les places qu’ils achètent, avant de prétendre dans les gazettes que le ministre de la Culture a décidé de le prolonger dans ses fonctions au-delà de ses 65 ans, ne manque pas de toupet. S’il n’est pas content du public parisien - pour ne pas parler de la presse car elle en a l’habitude - rien ne l’oblige à faire un tel forcing auprès du ministère de tutelle. On ne comprend pas pourquoi.

Jacques Doucelin

(1) L’Opéra de Paris, Gouverner une grande institution culturelle, édition Vuibert, de Philippe Agid, directeur adjoint de l’Opéra de Paris de 1995 à 2001, et Jean-Claude Tarondeau, rédacteur en chef de la Revue française de gestion.

www.opera-gouvernance.fr


Lire les précédentes Chroniques de Jacques Doucelin :
- Bravo pour la nouvelle salle ! Reste à former le public
- Et la musique dans tout ça ?
Le monde lyrique menacé de schizophrénie.

- A nouvelle année, nouveaux visages
- Couacs dans l’année Mozart !
- Enfin un auditorium à Paris !

Photo : DR

      LES UNES DE MARS 2006   
 

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