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Rédacteur en chef : Alain Cochard
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30 Septembre 2002 - Jérôme Savary : Interview


Jérôme Savary, directeur de l’Opéra Comique, relève depuis deux ans un dur défi : ramener à la Salle Favart un public qui s’était considérablement raréfié. Avec un budget artistique quasiment inexistant, la programmation s’écarte hélas du lyrique. Quelles sont les difficultés ? Comment s’explique la politique artistique que certains dénoncent de « Savary Circus » et quel est l’avenir de ce lieu parisien ?

Concertclassic (CC) : Quelle est votre définition du théâtre musical populaire ?

Jérôme Savary (J.S.) : Le théâtre populaire est par essence, un théâtre vu par un grand nombre de spectateurs. Ce malentendu un peu moderne qui consiste à dire que l’on peut faire du théâtre populaire devant des salles vides me semble abject. D’où mon objectif premier, comme à Chaillot, de remplir les salles. Depuis que j’ai pris la direction de l’Opéra Comique, nous sommes passés de 40 000 à 170 000 spectateurs. Nous sommes aujourd’hui le troisième théâtre parisien subventionné en terme de fréquentation après l’Opéra de Paris et la Comédie française. Je suis satisfait d’avoir conquis et fidélisé un public, qui est un public très attaché au Comique sous sa forme actuelle.

CC : Un journliste a écrit : « Le répertoire lyrique a déserté l’Opéra Comique pour laisser place au Savary Circus. Il est temps de rendre à la Salle Favart sa vocation : celle du chant, du répertoire léger et de la création. ». Que pensez vous de cette accusation ?

J.S. : Sur le plan de la création, c’est faux. Nous créons au minimum deux spectacles par an. L’an passé, c’était Chano et Mistinguette, Ubu Roi. Cette année, c’est L’Opéra de Quat’ sous écrit par Fellag, et La Toujours belle et la petite bête que j’ai conçu. Concernant l’art lyrique, je suis d’accord avec lui. Mais ce n’est pas une volonté, c’est un manque de moyens. L’Etat m’impose de ne plus faire de lyrique car cela coûte beaucoup trop cher. Le lyrique n’a pas déserté l’Opéra Comique, c’est l’Etat qui a déserté la Salle favart. Il n’y a plus d’orchestre, plus de chœur et plus de ballet. Il n’y a rien. Il faut tout payer. Le Retour d’Ulysse dans sa patrie avec William Christie nous a fait perdre 100 000 € en quatre jours. Nous ne pouvons pas nous le permettre.

Les gens qui m’accusent sont des gens de mauvaise foi car ils savent pertinemment que l’Opéra Comique n’a pas les moyens de monter des spectacles lyriques de qualité. Et moi, je me refuse à monter des productions médiocres. Si c’est pour avoir des musiciens et des vois tocardes, ce n’est pas la peine. C’est pour cette raison que je monte beaucoup d’adaptation d’opérettes. Cela ne me ravit pas de jouer la Vie Parisienne avec douze musiciens dans la fosse. Je préférerais en avoir 40. Grâce au succès de l’an passé, je pourrai rajouter cette année un hautbois et un violon, mais guère plus. Si on avait 500 places de plus, on pourrait peut être équilibrer les spectacles lyriques. Mais sans budget artistique, c’est impossible. Nous sommes en France, le seul théâtre subventionné à ne pas avoir ce budget artistique pourtant indispensable au fonctionnement de tout théâtre en ordre de marche. Nous n’avons que 6 millions d’euros par an. Nous n’avons pas les moyens de l’image qui et véhiculée autour de l’Opéra Comique.


CC : Continueriez-vous à diriger l’Opéra Comique dans ces conditions ?

J.S. : Soit l’Etat me donne les moyens de continuer en me permettant financièrement d’alterner musique populaire et le répertoire de l’opéra bouffe du siècle dernier, soit je m’en vais. Si l’on ma confié cet Opéra, c’est parce que j’étais le seul à pouvoir remplir les salles. Il y avait 12 millions de dettes quand j’ai pris mes fonctions, que l’Etat n’a pas épongés. Nous traînons les dettes de mon prédécesseur. Nous faisons 55% de notre budget par les recettes de billetterie. Nous avons fait 35 millions de francs l’an passé et cette année nous devons faire 36 893 000 francs de recettes pour équilibrer le budget !

CC : Quelle est la frontière entre la musique et le théâtre ? Etes vous un metteur en scène mélomane ou un musicien qui aime le théâtre ?

J.S. : Je crois déjà que pour mettre en scène la musique, il faut être mélomane. On assiste souvent à des malentendus ou à des fiascos terrifiants quand on voit des spectacles mis en scène par des gens qui sont très intelligents mais pas mélomanes, qui ne connaissent pas les pulsations de la musique et en arrivent à combattre la partition. Vous ne décidez pas votre mise en scène, vous devez suivre la partition. La mise en scène de la musique doit coller à la musique. Ou alors, il faut écrire une musique spécifique pour la mise en scène. Et je préfère travailler avec un musicien qui joue moyennement bien la comédie qu’avec un comédien qui n’est pas du tout musicien.

CC : Comment définiriez-vous votre style ?

J.S. : Je dirais que je n’ai jamais monté un spectacle ennuyeux. Ils ne sont pas toujours excellents mais on ne s’y ennuie pas. Mon style, c’est d’abord un sens du tempo car je suis musicien et percussionniste. Je n’aime pas les temps mort. J’aime le rythme des images, des mots et de l’action. J’ai un style, que certaines personnes détestent mais ils ne peuvent pas exiger de moi que je sois autre chose que ce que je suis. On aime ou on aime pas. Mais il y a une chose qu’ils oublient, c’est que dans mon théâtre, le burlesque côtoie la mélancolie.

CC : Certains vous qualifient de « vulgaire ». La vulgarité est-elle une notion indissociable de la popularité ?

CC : Quand Molière a auditionné devant Louis XIV, il lui a dit : « Majesté, me permettrez vous de vous donner une courte farce vulgaire qui divertisse tant nos peuples de province ». Et il a joué une pièce qui n’était pas vulgaire mais populaire. La vulgarité, c’est la personne qui juge qui en décide. Un grand metteur en scène, considéré comme tel par la presse, pourra être vulgaire sur scène, on trouvera cela admirable. Dans un autre spectacle, une comédienne montrera ses seins et on dira que c’est vulgaire. Pour moi, la plus grande vulgarité, c’est l’ennui. C’est de ne pas faire rire avec une blague.

Interview réalisée par Pauline Garaude

Photos : DR

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