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Rédacteur en chef : Alain Cochard
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28 Septembre 2002 - Centenaire de la mort de Zola


ZOLA MUSICIEN : sa collaboration avec ALFRED BRUNEAU

Dans la nuit du 28 au 29 septembre 1902 (l'année de la création du "Pelléas" de Debussy), disparaissait à Paris, - peut-être assassiné comme le pensent certains spécialistes -, l'un des auteurs les plus en vue de la France post romantique. Ses invectives politiques l'ont hissé au devant de la scène médiatique. Ses déclarations journalistiques ont pimenté son œuvre d'écrivain : Emile Zola appartient à ces hommes d'honneur et de courage pour lesquels la plume, et donc l'art, est un combat par l'esprit, une lutte sur l'arène du monde contemporain. Engagé, réactif, militant à l'ombre du "commandeur" Hugo, Zola ne pâlit pas : il est même le modèle des intellectuels épris de vérité et de justice.

Aux côtés de sa carrière littéraire et journalistique, il y a la musique. Peu le savent mais la musique occupe dans sa vie une place singulière. Zola fut certainement journaliste malgré lui. Dès l'enfance il se rêvait musicien. Clarinettiste, il accompagnait les processions dans les rues d'Aix-en-Provence, au sein d'une fanfare d'amateurs. Incapable de chanter et n'ayant pas l'oreille juste, il dut changer de métier et troquer la maîtrise du souffle et des notes pour l'écriture. Frustration profonde inavouée, la musique fut bannie en terre littéraire. Elle fut détestée et même haïe : Zola prend pour son compte, la phrase définitive de Gautier : "la musique est le plus cher de tous les bruits". Contre l'opéra, il exprime sans réserve sa détestation des doubles et des triples croches. Une telle passion ne peut s'entendre sans la marque d'une blessure personnelle, souterraine et ancienne ; comme le regret lancinant d'une vocation perdue.

Alors parut un jeune compositeur, prix de Rome, Alfred Bruneau, élève de Massenet. Leur première rencontre remonte à février 1888 : Zola a 48 ans, Bruneau, 31ans. "Grand, mince, barbe noire, lorgnon au nez, oeil brillant d'enthousiasme" : tel se présente aux yeux de Zola, celui dont le projet est de révolutionner l'opéra français. Sur la scène parisienne, émergent les orchestres rivaux : Colonne, Lamoureux, Pasdeloup. A défaut d'ouvrages lyriques vraiment convaincants, -plus de partitions de la trempe de "Carmen"-, les parisiens semblent délaisser les théâtres d'opéra. Bien sûr, il y a Lalo, et son "Roi d'Ys" (créé en 1888 justement), Massenet et sa "Manon" (créé en 1884). Lorsque Bruneau propose à l'écrivain d'adapter sur la scène lyrique son roman "La faute de l'abbé Mouret", il s'agit de son point de vue, d'offrir au public, le théâtre lyrique qu'il attend. Chez Zola, cette offre ravive des plaies oubliées. Mais grâce à leur collaboration salutaire, Zola pourra reconquérir un champ créateur dont il se croyait à jamais banni et Bruneau, rendre hommage à celui qu'il tient pour le plus grand écrivain de son temps. Leur création à deux cœurs allait produire plusieurs ouvrages lyriques où Zola devient librettiste prosateur.

Pour célébrer le centenaire de sa mort, voici le portrait d'une relation exemplaire entre un musicien et un écrivain à l'aube du XXe siècle.

Zola avait donné les droits de "la Faute de l'Abbé Mouret" à Massenet. L'écrivain propose alors au jeune compositeur de mettre en musique un texte encore inédit, "Le rêve". Ainsi était amorcé leur premier travail qui devait aboutir à la création de l'ouvrage sur la scène du Châtelet en juin 1891. Action contemporaine, costumes et décors modernes soulignent l'enjeu d'une partition aujourd'hui, (comme son auteur), absolument méconnue, et qui pourtant eut des résonances décisives dans l'histoire de l'opéra français. "Le rêve", opéra de Bruneau sur un livret de Louis Gallet d'après Zola, marque en effet l'avènement de l'opéra naturaliste en France. Les français s'éloignent ici des "lourdeurs" véristes italiennes. L'ouvrage en quatre actes et huit scènes, remporta un certain succès après les premières réticences. Bruneau, wagnérien ? Certes par le lyrisme poétique et l'emploi des "leitmotiv", "figures musicales" liées à un personnage ou à un climat psychologique mais l'on s'accorde à reconnaître au jeune musicien français, une écriture fine et originale qui rompt définitivement avec Massenet. Ernest Reyer admiratif souligna ce talent particulier dans la composition qui distinguait Bruneau autant de Wagner que de Massenet.

Ce qui fascinait Bruneau précisément c'est la "vérité" avec laquelle Zola savait peindre la réalité de son époque, avec précision autant que compassion. Désireux de sauver la musique du déballage académique ambiant, le musicien avait trouvé dans les textes de l'écrivain, l'aliment sacré, l'équivalent en miroir de son projet esthétique. Une véritable amitié s'instaura entre les deux hommes. "Notre opéra sera un vrai drame lyrique moderne. Il touchera à la légende et au réalisme. Ce sera une pièce "osée de partout", aimait à dire Bruneau.

Et sur les traces du "Rêve", ils décidèrent de poursuivre l'adaptation des ouvrages du romancier sur la scène lyrique. Zola choisit un texte emblématique des Soirées de Médan, "L'attaque du Moulin". Louis Gallet adapta à nouveau le sujet : le souvenir de la Guerre de 1870 étant encore trop vivace, l'action fut transposée sous la Révolution. Le second ouvrage de Zola/Bruneau fut créé en novembre 1893. Laissons Chabrier dire le mérite de cet ouvrage qui mériterait une juste recréation parisienne : voici "une œuvre virile, vigoureuse, tendre et fougueuse et une orchestration chaude et nerveuse". Il ajoute : "On était heureux d'entendre de la belle musique d'un homme jeune, qui n'imite personne, et qui est lui. Je sens qu'il a devant lui une carrière magnifique". Tranches de vie, opéra populaire, l'intention du jeune Bruneau était claire : descendre la musique dans la rue, héroïser blanchisseuses et lingères, nouvelles muses sous la charpente de la misère. Grâce à lui, le réalisme musicale allait connaître des heures fastes aux côtés du chef d'œuvre absolu, offert par Gustave Charpentier dans sa "Louise" (1900). Bruneau et Zola partageaient le même idéal poétique : en cela leur collaboration demeure exceptionnelle.

Suit "Messidor" dont Zola écrira lui-même le texte en prose sur l'idée d'un "poème dont chaque acte se passerait à l'une des saisons de l'année et qui exalterait dans la fête du printemps, le travail et l'amour". La partition fut créée à l'Opéra de Paris le 7 décembre 1896. En plein ouragan semé par l'Affaire Dreyfus et le fameux "J'accuse" publié dans le journal "L'Aurore", l'ouvrage bien que plébiscité, fut retiré de l'affiche. Les critiques les plus virulents n'hésitèrent pas à accabler la partition de "Messidor" : parfum anarchique, germes de sédition et d'immondices, l'ouvrage fut cataloguée parmi les "inacceptables" et condamnée à être poursuivi comme péril national. Pourtant, ce drame lyrique en quatre actes et un prologue marque une étape importante du travail entre Zola et Bruneau : abandon des alexandrins de Gallet, élargissement du principe naturaliste avec emprunts allégoriques (l'or, la moisson, les saisons..), et même nombreuses intrusions chorégraphiques. Le niveau qu'exige tant l'écriture orchestrale que vocale explique pourquoi il est toujours difficile de monter l'ouvrage.

Aujourd'hui seul l'intermède d'entracte, superbe page symphonique, s'est maintenu dans certains programmes de concert : elle contient l'un des sommets de l'inspiration musicale de Bruneau. Mais en dépit des haines et des scandales, la collaboration de Bruneau et de Zola perdura. A l'Opéra Comique, ils donnèrent encore en avril 1901, "L'ouragan", pendant musical et poétique de "Messidor" : là s'accomplissait le poème de la mer comme "Messidor" avait été celui de la terre. Contre les partisans qui n'avaient pas oublié les excès de "Messidor", Gustave Charpentier rédigea dans le Figaro, la défense de "L'ouragan" dans ces termes : "Le Rêve", "L'attaque du Moulin", "Messidor" sont les étapes réfléchies d'un esprit que la beauté visite. A chaque œuvre nouvelle, plus de grandeur apparaît." Sublime hommage qui scellait définitivement le talent du musicien. Consécration que vint malheureusement endeuiller la mort brutale de Zola dans la nuit du 28 septembre 1902. La disparition de l'écrivain retarda la création de leur dernier chantier commun, "L'Enfant Roi". Désireux de perpétuer le souvenir de l'écrivain, Bruneau mit en musique "Nais Micoulin" et "La faute de l'abbé Mouret" dont il obtint finalement les droits de Massenet. L'ultime hommage rendu à Zola fut "Lazare", qui reste l'une de ses partitions les plus originales.

A propos de sa collaboration avec son ami Zola, Bruneau écrira un recueil des souvenirs intitulés "A l'ombre d'un grand cour". Que reste-t-il aujourd'hui de la collaboration des deux hommes? Le souvenir fragile et toujours muet d'un travail exceptionnel dont il nous appartient de ressusciter les trésors façonnés entre la poésie et la musique. Né de la volonté d'un jeune auteur, réformateur sur la scène lyrique, leur ouvrage commun porte aussi le projet esthétique d'un écrivain soucieux de poursuivre la voie ouverte par Flaubert. Remonter "Le Rêve", "L'attaque du Moulin" ou "Messidor" restituerait l'opéra français au début du XXe siècle : au moment où s'impose au roman comme sur la scène des théâtres, les perles du courant naturaliste.

Alexandre Pham

Hélas aucun programme Bruneau/Zola, dans l'agenda des concerts de cette fin d'année. Il faut attendre 2003. Radio France présentera en effet le premier ouvrage de leur collaboration, "Le Rêve", le 15 mars 2003 (version de concert. Maîtrise de Radio France, Orchestre national de France, direction : Claude Schnitzler. Solistes : Norah Amsellem, Yann Beuron, Nicolas Cavallier, François Leroux).

Voici pour vous faire patienter, une discographie non exhaustive qui vous permettra d'entendre quelques ouvrages conçus par l'écrivain et Alfred Bruneau :
1) "Lazare". Orchestre national d'Ile de France (direction : Jacques Mercier). RCA BMG
2) pages symphoniques extraites de "Messidor", "Nais Micoulin", "l'Attaque du moulin". Orchestre philharmonique de Rhénanie-Palatinat (direction : James Lockart). NAXOS "collection patrimoine".
3) "Le jour tombe" extrait de "L'attaque du moulin". Roberto Alagna, récital d'airs d'opéras français. EMI.

La BNF présentera dans la grande galerie du site François Mitterand une riche rétrospective EMILE ZOLA à partir du 18 octobre et jusqu'au 19 janvier 2003.

Photos : DR

      LES UNES DE SEPTEMBRE 2002   
 

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