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Elle a fait sonner Rameau comme personne dans un coffret de disques paru chez l'éditeur français Zig-Zag Territoires. A présent, voici un second album consacré au Jean Sébastien Bach des années 1720, le créateur en Saxe des "suites françaises". Et là encore le miracle se produit.
La trentaine, des yeux d'azur enfantins, Blandine Rannou perpétue une tradition féminine en se consacrant passionnément à l'instrument roi de l'âge baroque, le clavecin. Depuis la classe du conservatoire de Paris où elle s'initia à l'instrument, Blandine Rannou s'est affirmée comme "continuiste" au sein de l'ensemble créé par Gérard Lesne, Il Seminario Musicale. Elle a donc fait ses classes auprès d'un grand découvreur des répertoires anciens, italien et français. Soucieuse du bon son comme de l'expression juste des "affects" baroques, notre musicienne est aussi depuis un an, soliste au concert et au disque. Pédagogue, elle assure à Paris, la classe d'enseignement de la basse continue et de la musique de chambre.
Si le clavecin assure dans les orchestres la partie de basse et peut tout autant déployer la mélodie, restait aux facteurs d'instruments à nous démontrer les qualités d'un "outil" aussi complet. Grâce à la facture moderne, les interprètes disposent à présent de clavecins quasi parfaits. Et pour peu que le musicien soit de la trempe de Blandine Rannou, notre début de IIIe millénaire n'aura plus aucune réserve à "faire sonner" les œuvres baroques comme au temps de leur création. C'est précisément ce que vient de confirmer après son Rameau, le nouveau cd de la jeune claveciniste. La copie d'un Ruckers-Hemsch fabriquée pour elle en 1985 par Anthony Sidley y dévoile un arsenal de sonorités voluptueuses, éloquentes et sensuelles. Précision du toucher, articulation ciselée, clarté de la structure et aussi, somptueuse imagination permettant détente et lecture personnelle sont autant de qualités superlatives d'une artiste musicienne, à l'aube, souhaitons-le, d'une grande carrière solistique.
Chacun de ses concerts est une leçon d'humilité et de grandeur. L'artiste sait dévoiler l'intériorité secrètes des œuvres. Conteuse et magicienne, elle en révèle les intrigues souterraines. Contre les partisans de l'exécution mitraillée qui manquent l'essentiel des partitions baroques, Blandine Rannou nous initie sans fard à la connaissance des sentiments portés par les notes. Certes l'agilité des doigts importe mais l'alchimie des climats et des couleurs, la chair et sous la chair, le réseau des affects et des sentiments, sont la vraie substance des œuvres. Sanguine, Blandine aime le corps des phrases musicales. En se pliant aux rythmes - et quels rythmes s'agissant du Bach où règnent les danses et le théâtre-, la claveciniste éclaire les lignes maîtresses, soulignent l'opulence des formes sans jamais perdre l'assise et la structure. Elle surprend par une sensibilité absolument personnelle.
S'il fallait citer ses "mentors", Blandine Rannou évoque immanquablement son maître Bob van Asperen. L'école du Nord éblouit par le sens de l'articulation et la précision du timbre. Côté français, c'est une autre Blandine qui la séduit tout autant : Blandine Verlet. A l'époque des premiers ambassadeurs tel Gustav Leonhardt, la passion des "ancêtres défricheurs" rimait avec résonances sèches, étroites, austères. Leur raideur s'accordait parfaitement à la conception historique et muséale du clavecin. On se souvient d'un Gustav Leonhardt à la triste figure, icône vivante du temple baroque, n'adressant aucun regard à son public sinon des yeux d'inquisition réclamant le silence. C'est que l'on ne pouvait guère alors concevoir un retour aux sources sans rigueur voire ascétisme. Avec les baroqueux des générations suivantes, l'approche s'est adoucie. Blandine Rannou va plus loin encore en désirant désacraliser l'instrument. Des expériences neuves au concert ont apporté leurs enseignements salutaires.
La claveciniste se souvient d'un concert dans une usine désaffectée où elle avait fait le choix de déplacer son instrument au cours de la soirée et de distribuer aux spectateurs des fac-similés des partitions d'époque. Une telle approche montre avec raison combien la conception des concerts de clavecin doit évoluer dans la bonne direction : vers le public en démocratisant l'instrument royal.
Alexandre Pham
Blandine Rannou au concert :
3 juin 2002 - Palais Royal (Rameau)
15 juin 2002 - Festival "Printemps des Arts"
20 juin 2002 - Festival du Haut Jura - Eglise de Longchaumoins
30 juin 2002 - Festival des Forêts - Compiègne St Crépin aux Boix
7 juillet 2002 - Mortagne (Normandie)
Novembre 2002 2002 - Versailles - Hommage à Mme de Pompadour (pièces de Rameau et Royer)
Blandine Rannou au disque :
Rameau : "pièces de clavecin, seul et en concert", coffret de 4 cds
J-S Bach : "suites françaises", coffret de 2 cds
(ces deux volumes sont parus chez l'éditeur Zig-Zag Territoires).
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