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Elève de Christophe Coin, la violoncelliste Ophélie Gaillard est l'une des interprètes les plus douées de la jeune génération actuelle. Sa forte personnalité, faite de détermination et de grande créativité, apporte une lecture neuve des grands classiques : autant baroques et romantiques que résolument contemporains. La musicienne passe d'une époque à l'autre, d'un style à un mode différent, toujours inspirée par la recherche du même idéal : servir la musique et relever les défis de demain. Ainsi, enregistrant pour le label français indépendant Ambroisie, elle a abordé Schumann, révélé l'oeuvre de chambre de Britten et vient de graver les « Suites pour violoncelle » de Jean-Sébastien Bach. Rencontre avec cette muse atypique qui tout en abordant Ligeti et Eric Tanguy, déclare que la musique baroque est une langue maternelle.
CC : Pourquoi avoir choisi le violoncelle ?
O.G. : « J'avais quatre ans lorsque j'écoutais « les Suites pour violoncelle seul » de Bach par Paul Tortellier. Cette écoute a été déterminante. Il s'agit d'un instrument inimitable dont le répertoire est d'autant plus large que je joue autant les oeuvres baroques, romantiques que contemporaines ».
CC : Justement vous abordez plusieurs types de répertoires quand d'autres se spécialisent sans mêler les époques et les styles. Comment passez vous du baroque au romantique, du classique au contemporain ?
O.G. : « Passer du baroque au romantique, de l'ancien au contemporain : telle est ma gymnastique quotidienne. Actuellement, je joue sur 3 instruments différents : un Bernardel père pour la musique romantique et moderne, un violoncelle piccolo Delanoy à cinq cordes (pour la « sixième suite » de Bach par exemple) et un violoncelle baroque français du XVIIIe siècle pour le répertoire baroque. J'utilise un archet baroque de Charles Riché et des cordes en boyau de mouton et de boyau filé. En diversifiant les répertoires, le plus dur peut-être est d'approfondir la vérité esthétique de chaque oeuvre, le geste de chaque instrument. Jouer Beethoven et Brahms suppose une toute autre approche que les oeuvres du XXe. J'aborde souvent Ligeti qui se souvient du répertoire baroque, de Stravinsky et de Bartok. J'ai pu également interpréter « Esquisses » d'Eric Tanguy : l'oeuvre est très lyrique. Elle est représentative de notre époque par sa juvénilité et sa fraîcheur. Le violoncelle étant proche de la voix, est par essence « romantique ». Il permet de traverser l'histoire par son expressivité naturelle. Mais, du baroque au contemporain, l'approche technique est évidemment différente. Tout est question de préparation et de concentration. Du fait de l'archet et de la texture des cordes, il s'agit de modes de jeu bien distincts. En particulier quand je travaille sur les résonances du son.
Dans le cas du violoncelle baroque, l'instrument est globalement moins tendu. L'interprète bénéficie de plus de liberté dans l'articulation et la diversité des couleurs sonores. La nature même de la corde en boyau se prête à la recherche sur le son. Dans ma lecture des « Suites pour violoncelle » de Bach que j'ai enregistré pour le label Ambroisie, il s'agit en particulier d'imaginer le contexte dans lequel Bach a pu composer cette oeuvre, selon nos connaissances culturelles, selon les sources historiques. J'ai puisé dans la transcription pour luth que Bach avait réalisé lui-même de ses Suites et j'ai tenté d'en déduire comment les oeuvres pouvaient sonner sur le violoncelle de façon polyphonique. Quand je joue Bach, je pense bien sûr au chant mais aussi à la parole. Bach est un conteur qui parle immédiatement à l'âme. Dans ce disque, j'ai souhaité faire parler le violoncelle avec liberté et contrastes. Le discours musical tel que le conçoit Bach est inépuisable : songez à l'approche d'Anner Bylsma dans son livre « The fencing master ». Chaque note et chaque articulation auraient été pensées, expérimentées par Bach lui-même au violoncelle mais aussi au violon et à l'alto. Sa pensée universelle soumise à un idéal musical me fascine.
D'autant que cette oeuvre m'est très chère : elle est la source de ma révélation musicale. Je la jouerai toute ma vie. J'y reviendrai au concert et certainement, logiquement, au disque aussi. »
CC: Comment est décidé le programme de vos disques ?
O.G.: « Le choix des partitions est l'objet d'un dialogue avec le directeur artistique du label Ambroisie, Nicolas Bartholomée. Nous oeuvrons en étroite collaboration. Nicolas qui est aussi et surtout un ingénieur du son exceptionnel, connaît autant le répertoire baroque et classique que contemporain. C'est lui qui m'a proposé de jouer les Suites de Bach. Que je joue avec mes partenaires, dans le répertoire baroque au sein de l'ensemble Amarillis, dans celui romantique et contemporain au sein du groupe « Contrastes », ou bien que je joue seule, nous avons su établir, avec Nicolas, une relation de confiance, je l'espère, de longue durée.
CC : Avant Bach, vous avez enregistré des oeuvres peu connues de Benjamin Britten. Parlez nous de ce programme.
O.G. : « Nous avons voulu avec Eric Speller (hautbois) et Olivier Peyrebrune (piano), mes partenaires de l'ensemble Contrastes, souligner la beauté des oeuvres de chambre que Britten, a composé aux côtés de ses ouvrages lyriques. Il s'agit d'un groupe de partitions absolument superbes. La « Suite n°1 op. 72 est d'ailleurs un hommage à Bach. Toutes portent la grandeur et la gravité de l'expérience de la guerre. Britten a été profondément touché par la seconde guerre mondiale. Il importe aux interprètes d'essayer de comprendre les oeuvres abordées, de les relier avec le contexte qui les a vu naître, d'en explorer et d'en exprimer la signification. »
CC : Vos expériences en concert les plus intenses ?
O.G. : « Définitivement, la si bémol de Schubert par Brendel à Pleyel. En tant qu'interprète, je garde un souvenir très ému de mon concert des « Suites » de Bach dans la petite salle de concert du Musée Grévin. C'était l'une de mes premières rencontres avec le public parisien en tant que soliste. Je garde aussi un inoubliable souvenir de notre tournée Amarillis en Amérique Latine. Il s'agissait d'une tournée orchestrée par l'AFAA auprès d'auditoires qui pour la plupart n'avaient jamais écouté de musique de ce type. De même, lors du festival Es Musicales de Buenos Aires, toujours avec Amarillis, je me souviens d'un public extraordinaire par sa chaleur et par l'accueil qu'il réservait aux oeuvres que nous jouions ».
Propos recueillis par Alexandre Pham.
Ophélie Gaillard au disque :
Cinq disques incontournables édités par le label Ambroisie :
BACH : Suites pour violoncelle seul (2 albums)
AMOUR et MASCARADE : « Purcell et l'Italie ». Patricia Petibon (soprano) et Jean-François Novelli (ténor), ensemble Amarillis.
SCHUMANN : « Phantasiestücke ». Ensemble Contrastes.
BRITTEN : « musique de chambre ». Ensemble Contrastes.
Photo : Ambroisie
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