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Rédacteur en chef : Alain Cochard
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04 Mai 2010 - Compte-rendu : Rome/ Te Deum, tango et mystique iranienne - 3ème Semaine de l’Orgue à Saint-Louis-des-Français (II)

Michel Roubinet


Deux jours après l'Hommage féminin de Marie-Ange Leurent, troisième rendez-vous de la Semaine de l'Orgue à Saint-Louis-des-Français, Hampus Lindwall (photo) prolongeait l'hommage aux compositrices. Initialement venu en France (il en fut le dernier élève) pour travailler avec Rolande Falcinelli (1920-2006) – organiste du Sacré-Cœur, elle succéda en 1955 à Marcel Dupré comme professeur d'orgue au Conservatoire de Paris –, ce Suédois de Paris se fixa en 2002 dans la capitale française, devenant trois ans plus tard organiste de l'étonnante église du Saint-Esprit (12ème arrondissement), réplique moderne de Sainte-Sophie de Constantinople, où Jeanne Demessieux (1921-1968) fut titulaire de 1933 jusqu'à sa nomination à la Madeleine en 1962. Ces trois grands noms de l'orgue français, intimement liés, étaient au programme de son récital.

Hampus Lindwall débuta en beauté sur l'un (si majeur) des fameux Trois Préludes et Fugues op.7 de Dupré (1912), diptyque éminemment virtuose joué avec une aisance et un style remarquables : tempo à la fois vif et suffisamment mesuré pour que l'on puisse goûter le texte, tempo convenant également de façon optimale à l'instrument, d'une formidable plénitude. Splendide.

L'œuvre suivante fut changée in extremis : Lindwall avait prévu de jouer la Prophétie d'après Ézéchiel op.42 de Falcinelli, poème pour orgue de 1966 qui, en répétition, ne donna pas satisfaction à Saint-Louis. Sans doute l'orgue est-il le seul instrument à réserver de telles surprises (même cas de figure dans le concert de clôture), pour des raisons d'acoustique, de palette, de réponse de l'instrument. Hampus Lindwall joua donc une autre œuvre de Falcinelli, étudiée avec la compositrice, le puissant et tourmenté Mathnavi op. 50 (1973), d'après le poème mystique d'Ibrahim Arâqî, reflet des activités de Falcinelli au sein du Centre d'Études des Musiques Orientales (Sorbonne), avec intégration d'éléments de musique iranienne. Découverte majeure pour la quasi-totalité du public et sans doute l'œuvre la plus forte du programme, étonnante à maints égards et fascinante, idéalement jouée et de fait en adéquation avec le Merklin de Saint-Louis.

Le reste du programme fut plus discuté – tout en restant d'un niveau instrumental de premier ordre. Jeanne Demessieux, comme d'ailleurs Falcinelli, a souffert d'être perçue avant tout telle une virtuose. Or sa musique est assurément plus et mieux qu'une simple démonstration de virtuosité. Sous les doigts de Lindwall, celle-ci a indéniablement resplendi, plus que la poésie, y compris dans les extraits des Douze Choral-Préludes sur des thèmes grégoriens op. 8 (1947), bien que mettant en valeur l'instrument. L'étrange Répons pour le Temps de Pâques (1963), sur rythme de marche accentué, accusa des références rythmiques à Stravinski qui semblèrent davantage le fait de Lindwall que de Demessieux. De même pour le Te Deum op.11 (1958), son œuvre la plus célèbre, d'une articulation plus mécanique que déclamatoire et lyrique, privant l'œuvre, par une projection relativement sèche, de sa gravité et surtout de son mystère.

Quant à l'Improvvisazione su un tema dato, elle révéla une sorte de malentendu. Improviser hors programme, en bis, est une chose – qui n'a rien à voir avec le fait d'inscrire au programme une improvisation dont on attend consistance et structuration à l'instar d'une œuvre écrite. Plaqué plus que moteur de l'invention, le thème donné avant le concert – Jesu dulcis memoria (pour la fête « du saint Nom de Jésus », hymne attribuée à Bernard de Clairvaux) – fut certes abondamment cité, mais guère intégré à la substance même de l'improvisation. Laquelle fut au demeurant brillante, singulière au début puis sensiblement plus convenue (de nouveau des échos de rythmique stravinskienne), en manière traditionnelle de vaste et virtuose crescendo. Du panache et beaucoup de savoir-faire, sans convaincre musicalement – mais sans faire oublier non plus les beautés de Dupré et de Falcinelli.

Le concert de clôture (programme entendu lors des répétitions) fut donné par Olivier Vernet, avec Cédric Meckler pour les pièces à quatre mains. Placé notamment sous le signe du tango, il ébranla le vénérable instrument, surtout ses transmissions, lequel tint bon sous cette avalanche d'énergie, de rythmes et de passion, sur fond d'âpre et immuable scansion. Certaines pièces, issues du répertoire de la musique de film, devraient bientôt faire l'objet d'un enregistrement Ligia sur l'orgue Stahlhuth de Dudelange (Luxembourg) : Sweet Sixteens – A Concert Rag (1975) de William Albright et quatre pièces de Karl Jenkins : Theme from Palladio, Adiemus : Songs of Sanctuary et Pie Jesu (Requiem) transcrits pour orgue, puis Trumpeting Organ Morgan.

D'autres pages figuraient au programme d'un précédent CD haut en couleur, à l'orgue de Roquevaire : Pavane de Robert Elmore ; My BeethovenConcert Rag d'Andreas Willscher ; l'irrésistible et diabolique Ronde des lutins de Julien Bret, petite merveille que l'on écouterait en boucle ; Florinda d'Andrés Lapida ; enfin deux pages grand format de Pierre Cholley : Paso doble sur DSCH (Dimitri Chostakovitch) et la pétulante Rumba sur les grands jeux. Autant de pièces originales pour orgue faisant sonner l'instrument, comme tout étonné d'en être capable !, de façon mémorable.

Sevilla et surtout Asturias (dont les notes inlassablement répétées exigeaient trop des transmissions du Merklin) ayant dû être écartées, ne fut conservé de la Suite espagnole op.47 d'Albéniz, d'après la version à quatre mains de l'auteur – et introduit par la délicieuse Pavana-Capricho op.12, d'un chic et d'une grâce évoquant une élégante promenade au Prado vue par Goya, l'orgue se substituant avec une incroyable légèreté au piano – que l'imposant Aragón (Fantasía), moment de haute voltige de clavier en clavier, les quatre mains entremêlées jusqu'à étourdir les yeux. Nul doute que la retransmission en temps réel sur grand écran dans le chœur aura contribué au spectacle, dans le meilleur sens du terme.

À quatre mains comme les deux Albéniz, deux tangos dans la grande tradition – danses de mort et d'amour – rehaussaient la dernière partie du programme : Tango furioso de Pierre Cholley, composé pour et dédié à Olivier Vernet et Cédric Meckler, l'une des pages les plus vertigineuses de leur programme et qui, on ne sait par quel miracle, fonctionne à la perfection – plus la prise de risque, constante, est sensible, plus l'impact et la nature même du tango irradient ; enfin le célébrissime Libertango de Piazzolla, qui existe en mille versions plus ou moins exigeantes : Vernet et Meckler ont adapté la grande version de concert pour deux pianos élaborée par Pablo Ziegler, le propre pianiste de Piazzolla – deux mains pour l'inépuisable rythmique, les deux autres pour les mouvantes « vocalises improvisées » : à couper le souffle. Une fois encore – finalité parmi tant d'autres – ce concert aura montré que l'orgue n'est pas l'instrument guindé et entravé que l'on imagine trop commodément, mais une suite de découvertes et de perspectives inédites.

On espère pour 2011 une IVe Semaine de l'Orgue à Saint-Louis-des-Français, d'une même diversité de programmation. Une chose est certaine : la manifestation a trouvé son public, ce qui n'était pas gagné à Rome. En guise de fil rouge pour 2011, le Merklin de San Luigi souhaite rendre hommage à l'Italie.

Michel Roubinet

IIIe Semaine de l'Orgue à Saint-Louis-des-Français, Rome, concerts des 4 & 6 mai 2010.

Sites Internet :

Semaine de l'orgue à Saint-Louis-des-Français, 28 avril – 6 mai 2010
http://www.settimanadellorgano.it/

Hampus Lindwall
http://www.hampuslindwall.com/hampus_french.html

Olivier Vernet
http://www.olivier-vernet.com/

Photo de Hampus Lindwall : Cosimo Mirco Magliocca

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Photo : DR

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