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J’ai été très étonné d’apprendre que certains de mes confrères, que j’estime beaucoup, ont fait des réserves sur l’Armide de Lully qui vient d’être donnée au Théâtre des Champs-Elysées par les Arts Florissants. Je n’ai pas lu leurs articles (même, est-ce curieux, dans mon ancien journal !), mais j’ai rencontré deux d’entre eux qui m’ont fait part de leurs points de vue. Or, ce spectacle m’a ravi de bout en bout et m’enchante toujours par le souvenir, le lendemain, le surlendemain.
Discuter ces articles n’aurait guère d’intérêt. Mais j’ai envie de dire pourquoi j’ai aimé ce spectacle, et cette envie est une incitation très forte pour un journaliste qui a écrit, en général sur-le-champ, quelques milliers d’articles de critique depuis juste soixante ans.
Au Prologue, on est un peu déconcerté : la Gloire et la Sagesse (élégantes hôtesses du Palais de Versailles, en tailleur gris) louent le Roi Soleil, omni-présent sur un écran de la taille de la scène, par quantité de portraits d’icelui et d’images du château ; nous les regardons avec l’intérêt, et un peu l’ennui, d’un touriste en visite guidée. Justement, nous sommes comme ces touristes, fort ressemblants, que le film représente allant d’une salle à l’autre, vaguement concernés, en troupeau. Nous entendons une belle musique, d’une oreille distraite, dans une agréable atmosphère de vacances. Mais soudain ces touristes entrent dans des danses survoltées (dues à Jean-Claude Gallotta), tourbillonnant dans les chambres, les galeries, sur les parterres des jardins, parfaitement accordées au point de vue rythmique aux musiques de Lully, mais qui dissonent violemment avec leur caractère. Une dissonance, une « modernité », qui donne un relief particulier à cette mise en scène, comme pour réveiller la tragédie de son long sommeil.
A la fin du Prologue, un des touristes s’est endormi sur le lit royal : et ce jeune homme songeur va se métamorphoser en Renaud (Paul Agnew). Le rideau se relève sur la chambre de la magicienne Armide, son lit, bordé d’immenses rideaux transparents, une balustrade de Versailles, le tout reposant dans une sublime lumière Parme (2), mélange de mystère, de tristesse et d’exaltation sourde.
D’emblée, nous voici au cœur du drame, avec Armide, grand personnage et femme bouleversée dans sa robe rouge feu, courte, épaules découvertes, qui est déjà intérieurement au paroxysme (Stéphanie d’Oustrac). Elle brûlera ainsi devant nous jusqu’à la fin pour ce Renaud qu’elle hait, qu’elle manque de tuer, qu’elle adore, qu’elle enveloppe de ses maléfices parce qu’il ne s’intéresse pas à elle ; grâce à sa magie, ils deviendront amants passionnés, jusqu’à ce que le chevalier franc, dûment sermonné par ses compagnons de croisade, tire argument de ces maléfices pour s’en aller calmement « où sa Gloire l’appelle »… tandis qu’Armide, telle Didon, se poignarde (3).
A côté d’un Renaud quelque peu falot et béat, qui traverse le spectacle dans un rêve, insensible aux multiples tourments des démons et de la chair qui l’assaillent, mais auquel Paul Agnew donne un couleur mystérieuse et poétique avec cette voix d’ange, l’Armide de Stéphanie d’Oustrac est à la hauteur de ce grand rôle tragique, voix généreuse, palpitante et jeune de mezzo aux couleurs chatoyantes, qui grave en nous tous les détours de cette passion dévorante, une héroïne digne de Phèdre, Didon et Kundry.
Précisément, le deuxième acte, où Renaud s’endort dans le jardin de délices d’Armide, est une anticipation frappante du deuxième acte de Parsifal. Dans le « jardin enchanté », au plateau totalement nu, doré d’une lumière magique, Renaud est étendu, endormi. Il est la proie d’une multitude de filles-fleurs (démons déguisés en nymphes, naïades et bergères) qui font de lui le jouet d’un ballet à l’érotisme torride (4), couronné par l’arrivée d’Armide, hors d’elle, qui lève son poignard sur Renaud, avant de succomber à sa beauté : « Ma colère s’éteint quand j’approche de lui. / Plus je le vois, plus ma colère est vaine. / Mon bras tremblant se refuse à ma haine. »
Ces scènes d’un violence désordonnée (il y en aura une autre, moins réussie, avec les hordes de la Haine, qui tentent de vaincre la passion funeste d’Armide) sont cependant adoucies, humanisées, par d’adorables jeux de scène : les fleurs merveilleuses répandues à profusion par les filles-fleurs, ou ces délicieux baisers donnés par chacun des nombreux serviteurs de la Haine (!) (5) à Armide pour la consoler (quand elle a refusé de céder à ce vilain sentiment).
Symétriquement à ces danses échevelées se déroulent des scènes de cour, dans des uniformes gris, sobres et modestes (pour les dames et les hommes), d’une harmonie parfaite, où les chorégraphies de Jean-Claude Gallotta se coulent aisément dans la musique de Lully, avec toujours cette menue dissonance d’une gestique de « bras cassés » qui rappelle que nous sommes dans un divertissement d’aujourd’hui redonnant vie à une musique ancienne.
Cette dissonance prend un caractère burlesque dans le quatrième acte où deux chevaliers chrétiens traversent mille épreuves pour tenter de venir sauver Renaud du charme qui le tient captif. Ce sont deux excursionnistes, ou deux spéléologues, qui font grand bruit dans le noir en bousculant tout sur leur passage dans la salle. Ils finissent par arriver jusqu’à la scène, à traverser les barrières enchantées, mais alors le burlesque rejoint le livret de Quinault, qui a prévu que ces chevaliers, tour à tour, ne soient pas insensibles aux tentations de la chair (6), d’où une longue scène de séduction, vue heureusement à travers des tulles très pudiques, si joliment accordée à cette musique brillant de mille feux magiques.
Vient alors le cinquième acte, celui des amours de Renaud et Armide, (dont on ne nous cache rien) et de leur rupture, avec cette conclusion tragique que j’ai évoquée. Après quoi, les touristes vont réveiller Renaud, endormi sur le lit du Grand Roi, sensé avoir rêvé tout cet opéra…
Et la musique de Lully dans tout cela ? C’est un grand mystère en pleine lumière… Lully est une fontaine intarissable de la plus merveilleuse musique, qui semble ne lui poser aucun problème. Il produit à la demande, comme un brillant compositeur de cinéma (Chostakovitch par exemple), une ouverture, une marche, un sommeil (spécialité de l’époque), un dialogue amoureux, une forêt mystérieuse, une source, un combat, ici une grandiose évocation de la Haine, l’image d’un bonheur parfait (physique et moral) et, bien sûr, les plus pathétiques accents d’une séparation, d’un deuil, d’une trahison… Le style vocal est la perfection et le naturel même : Lully s’en remet totalement au beau texte de Philippe Quinault, un autre lui-même, qu’il transcrit syllabe après syllabe en notation musicale selon les courbes et les durées de la voix, à la manière dont on déclamait alors la tragédie : on dit que Lully « allait se former à la comédie française sur les tons de la Champmeslé ». Tout lui est bon, et le mystère, c’est que la musique de ce fieffé coquin (7) est la plus exquise, la plus fraîche, la plus « innocente » que l’on puisse rêver.
William Christie, c’est Lully lui-même (l’artiste bien sûr). Il est dans la même posture, il est la plénitude, le naturel, un « Roi Soleil » trônant au milieu de cet orchestre, aux sonorités sublimes, et des chœurs des Arts Florissants, cet ensemble qui est le prolongement même de son bras, de son être, auquel il a donné vie, en le forgeant jusqu’à ce qu’il devienne un organisme vivant, respirant dans une lumière d’éternité.
Réunissons-les dans le même hommage avec une troupe de chanteurs de haute qualité, dont on voudrait détailler les mérites : Claire Debono, Isabelle Druet, Nathan Berg, Marc Mauillon, Marc Callahan, Laurent Naouri, Andrew Tortise, Anders J. Dahlin, d’autres encore, et avec les danseurs bondissants du Centre chorégraphique national de Grenoble et du Groupe Emile Dubois
Le côté surprenant et charmant du spectacle, supérieurement réalisé, de Robert Carsen, nous rappelle ce qui devrait être le maître mot de toute mise en scène nouvelle : que l’on a le droit d’aller très loin à la seule condition de ne pas se trouver en contradiction avec la musique du compositeur et avec le livret (8). J’ai ainsi défendu des mises en scène aussi audacieuses que celles de la Tétralogie montée par Daniel Mesguich, des Indes galantes par Alfredo Arias, de l’Ercole amante par Martinoty, de Jules César par Peter Sellars (alors que j’abomine ses Mozart), ou de Faust par Lavelli (9). Cette Armide nous en fournit à nouveau un bel exemple.
Jacques Lonchampt
1) Jacques Lonchampt a été le critique musical du Monde de 1961 à 1990.
2) Décors et costumes de Gideon Davey ; lumières de Robert Carsen, et Peter Van Praet.
3) Le livret de Philippe Quinault, moins cruel, prévoyait que les Démons détruisent le palais enchanté d’Armide qui s’envolait au ciel sur son char.
4) Allant jusqu’à la suggestion du viol de ce jeune homme par de nombreux(ses) partenaires.
5) Dommage qu’on ait revêtu Laurent Naouri, immense et tragique incarnation de la Haine, de la même robe rouge, démesurément agrandie et dérisoire, qu’Armide.
6) Quinault explique bien que cette figure au charme très érotique a pris l’apparence de la promise du chevalier, mais…
7) Voir les raisons pour lesquelles Louis XIV refusa à Lully de monter Armide à Versailles.
8) Cf. la Préface de mon Voyage à travers l’opéra, L’Harmattan, 2002.
9) Le Monde des 15/3/1988, 14/7/1990, 6/5/1979, 19/1/1990, 5/6/1975.
L'article de Jean-Charles Hoffelé – Armide ?
Voir la vidéo d'Armide
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