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Provincial, je dois avoir un regard trop peu instruit, je dois n’être qu’un touriste américain venu courir en sac à dos la semaine dernière dans les couloirs de Versailles, mais j’ai vu le nouvel Armide à Paris et, jusqu’à lire Jean-Charles Hoffelé, croyais avoir bien vu Armide. Je ne déteste point Jean-Marie Villégier mais je ne vois pas que Carsen ait eu ici moins de philologie que son auguste aîné n’en eut jadis dans son Atys.
J’ai dû, benêt, être ébahi, éberlué et aveuglé par cet Armide « so chic » car j’ai presque pleuré en y voyant une Tragédie Lyrique qu’apparemment il n’est pas. Oui, j’ai ressenti de l’émotion, qui m’a semblé aller crescendo, comme il se doit. Paul Agnew m’a ému et la démonstration de Carsen tout autant parce qu’elle m’a éclairé ce qui autrement aurait été, qui sait, brouillé et lassant. Car il est émouvant de voir un simple visiteur au palais se prendre pour Louis XIV, faire un rêve dans lequel, anodin, il devient, paré par l’amour d’Armide, resplendissant, pour se réveiller enfin et revenir à sa maigre quotidienneté. Il est émouvant de voir face à lui une femme hautaine, comblée, courtisée par tous, s’abaisser, devenir, par amour pour lui, anodine, perdre tous les atours dont elle le revêt. Certes, c’est un jeu de l’amour distancié, qu’il faut lire, entre autres, dans l’utilisation des couleurs et les changements de costume, mais peut-on reprocher à un metteur en scène d’être distant dans sa version d’une œuvre de Lully ?
Le prologue, qui joue à plein la distanciation, le fait à bon escient. Il m’a ravi et j’ai ri fort (sans avoir l’impression de nuire à l’orchestre). Ces touristes bousculés traversant un Versailles machine à sous dans son déguisement d’emblème régalien de notre France actuelle, autrichienne et autruche, sont pertinents. Prologue distancié, certes, sur écran, et pourquoi pas, car comment regarder aujourd’hui et l’histoire de France et Louis XIV et Armide sans prendre du recul, ses jumelles de théâtre ? Sans reconnaître que ce passé glorieux est bien mort et désincarné ? Rien ne tourne à vide dans ce prologue, au contraire : on est plutôt dans le vif du sujet. Les « messes noires » de la mise en scène de Carsen reprennent, et ce n’est pas une mince filiation, le point de vue de Eyes Wise Shut (Les Yeux grand fermés), le film testament dans lequel Kubrick montre les grands de ce monde, sous couvert de sexe, exclusivement attachés à jouer à des jeux d’argent. Haine est faussement « gentille ». Ses « esprits infernaux séducteurs partouzeurs » évoquent les dessous parisiens (du moins le provincial est-il amené à le croire) : des dessous moins sexuels, répétons-le, que financiers.
Que le Prologue et le reste du présent Armide soit du Carsen ou pas (et en quoi n’en serait-il pas, du moment qu’il a choisi de faire cela en ce moment précis ?), le lissé des décors et la maestria tellement parlante des éclairages, l’insistance à juste titre rhétorique des effets, le sommeil de Renaud encensé de fleurs et encore et encore des fleurs, « l’érotisme tranquille » si nécessaire à la glorification du couple princier : tout cela, oui, fait sens dans la France d’aujourd’hui. Il n’est jusqu’au petit personnel qui soit criant de vérité, comme les Allégories devenues conférencières, émerveillées par un passé auquel elles croient comme à un conte de fée, à moins qu’elles ne jouent si bien leur rôle que parce qu’elles y voient un aspirateur de devises.
Si le spectateur sourit bruyamment dans le prologue et ailleurs, il le fait en connaissance de cause : il rit pour s’empêcher de pleurer, il goûte la démonstration, l’explication de texte, il savoure l’ironie du rapprochement du trône et du lit. La distanciation du prologue en fait un véritable exergue dans cette version, elle le détache magistralement du reste de l’opéra. Mais on découvrira à la fin qu’il n’en est pas si détaché qu’on l’a cru : le héros Renaud en touriste citoyen lambda s’endort sur le lit royal à plumets, s’identifie... mais on le retrouvera, à la fin du spectacle, s’éveillant de ce même lit, de son rêve, de son identification au souverain. En quoi le rire des spectateurs, réagissant aux clins d’œil, au discours parallèle de la mise en scène polluerait-il la musique ? Le ballet de cour était un discours politique, un instrument de propagande : il devait bien avoir un effet sur le spectateur, autant que sur le personnel régnant.
Pourquoi pas le rire ? Qu’est-ce qui rapproche plus le spectateur du spectacle que le rire ? Le rire est bien, en fin de compte, le contraire de la « distance ». L’écoute de la musique doit-elle réduire le citoyen au silence ? Et puis, dans la mesure où William Christie, à l’instar de tel chef, faillit un peu, peut-on reprocher au public de vouloir mêler sa voix au concert ?
Quant à la magie du sommeil version Carsen, elle n’est pas envahie par un ballet, elle n’a rien de redondant, elle ne meuble pas. Elle s’adresse à ceux qui ont des yeux autant que des oreilles. Elle ne raconte pas « rien », elle raconte, encore une fois, qu’Armide est un ballet de cour, qu’il faut à la cour passer du temps à regarder certains faire des ronds de jambe et le roi se pavaner. A un autre niveau, moins cynique, elle induit à une autre perception du temps, à l’abolissement du jugement outrecuidant de qui est englué dans le présent, elle émousse, elle berce, elle invite le spectateur au temps du spectacle sans le laisser, pour une fois, devant la porte fermée du pouvoir.
Ce n’est donc pas le grand problème de cet Armide, mais sa grande force, que de donner tant de place aux espaces de divertissement. Qu’y a-t-il de plus lucide, de plus pédagogique aujourd’hui que de souligner que nous nageons dans le divertissement ? Hormis « le souci philologique de restaurer un certain art de danser » (juste historiquement), ces plages qui scandent l’opéra/ballet de cour n’ont pas à enrichir la narration, qui se débrouille fort bien toute seule grâce à Carsen. On ne s’égare en rien en intercalant de la danse dans la trame. On sait parfaitement ce qu’on veut. Lully l’a fait.
En aucun cas, le fait qu’Armide meure et que, « crac, les touristes reviennent », ne massacre, en une seconde, toute l’émotion de la mort de l’héroïne. Ce n’est, pour un metteur en scène comme pour quiconque, pas assassiner son travail que l’accompagner d’une distance salutaire, c’est au contraire faire preuve d’une maturité - à laquelle Carsen est parvenue. Mais il est vrai que passer du rire au plus profond sérieux et vice versa exige une gymnastique mentale, quelque peu orientale et inaccessible aux esprits jalousement cantonnés dans leur unicité.
Oui, Renaud/Paul Agnew, dont le choix du costume gris a tellement déconcerté mes voisins de rangée, m’a ému : dans le chant et la vêture, parce qu’il y avait là une désacralisation du héros en même temps que son érotisation. Une distanciation, répétons-le, salutaire face à la glorification louis quatorzième.
Et Armide ? J’aime la voix de Stéphanie d’Oustrac mais ne suis pas sensible à son jeu. Je le reconnais. C’est cela, le théâtre, c’est fait de chair, de sang et d’os et du souffle qui passe par là. Je le reconnais et mon avis n’engage que moi, provincial à sac à dos, de passage en la capitale.
Bernard Turle
Directeur du Week-End Musical, Carnoules, Var
L'article de Jean-Charles Hoffelé – Armide ?
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