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Rédacteur en chef : Alain Cochard
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08 Mars 2008 - Paris - Compte-rendu : De la force d’un livret : Rake’s Progress relu par Olivier Py



Stravinsky savait-il en composant le Rake’s Progress qu’il écrivait la musique la plus triste du monde ? Triste au fond car morale. Le livret assez formidable d’Auden aurait pu donner libre cours à une fantaisie que le sourcilleux compositeur du Déluge a bannie. La Carrière du Libertin sera donc un vrai opéra, à numéro, en référence à un fantasme, l’opéra italo-mozartien, qui est une donnée indiquée par Stravinsky pour brouiller les pistes (on connaît le délire des musicologues s’emparant du fait que le compositeur se soit penché durant la composition sur le Cosi fan tutte de Mozart : ils ont inventés des passerelles improbables entre les deux et sont toujours tombés à l’eau). Mais plus encore un opéra figé, suite de tableaux qui ne flamboient jamais, musique sèche, où la dépression guette à chaque mesure, une fois passée la relative embellie de la première scène.

Avouerait-on qu’on s’ennuie au Rake’s Progress ? Oui, souvent, on s’y est même morfondu. Mais l’œuvre exige probablement cette absence de plaisir jusque dans son langage néotout qui semble vouloir concentrer l’attention du spectateur sur le seul livret d’Auden. Et là il y matière. Olivier Py l’a bien compris. Avec son univers de décors sombres (sauf pour le début, inondé de soleil en contraste préalable) et ses cadrages dans tout l’espace de la scène, avec son univers poétique et ses créatures (jongleur, catcheurs, putes, amants homophiles, homme à tête de loups, pseudo minotaure), il suit pas à pas le texte incroyable d’Auden – incroyable jusque dans sa réinterprétation d’Hogarth, avec la modification drastique d’un conte moral qui se transforme en conte fantastique par la présence de Nick Shadow, avec surtout l’humanisation de Rakewell, qui devient un rêveur– et assoit sur une direction d’acteur transcendante un propos d’une densité rarement perçue à l’opéra aujourd’hui – sinon justement chez Warlikowski dont on donne l’éloquent Parsifal en ce moment même à Bastille.

La grande idée de Py, en dehors du fait de rationaliser Nick Shadows (Laurent Naouri le joue idéalement dans cette perspective très sec, très peu diable, on lui en sait gré), est de montrer l’enfant de Tom Rakewell, se référant en cela directement aux gravures d’Hogarth. L’enfant est absent du livret d’Auden. Py l’y réintroduit avec finesse, sans aller contre le texte, créant des situations mettant en miroir la déchéance de Tom et le maintien d’Anne et de son enfant grâce à Trulove. Images fortes : lorsque Anne retrouve Tom, et que celui ci, perdu, lui renvoie la poussette de l’enfant, et plus forte encore lors de la visite finale à Bedlam, lorsque l’enfant s’approche de son père puis le fuit. Ainsi Py réintroduit une donnée essentielle de cette œuvre obsédée par la pendule : la fuite du temps. Cela suffit pour créer un espace où les sentiments évoluent, et permet à la scène infernale des cartes de prendre tout son sens, avec ce plan qui s’incline versant chaise puis valise, provoquant la fausse chute finale de Tom.

On l’aura compris, cette lecture n’est pas une relecture – et ce jusque dans les appuis un peu surligné : par exemple le drapeau rouge et l’imagerie communiste pour la fameuse machine à transformer les pierres en pains -, mais bien une plongée dans l’imaginaire du livret. Comme la mise en scène reste toujours musicale, elle se glisse sans difficultés dans les portées de Stravinsky, mais l’on assiste d’abord à une pièce de théâtre.

La force de ce propos singulier est comme attisée par des performances musicales exceptionnelles. Si Stravinsky a créé un type de ténor athlétique et un rien sec de timbre avec Oedipux Rex et enfin avec The Rake’s Progress, alors Toby Spence réalise l’idéal vocal du compositeur en l’agrémentant d’une silhouette irrésistible. On aime, quoi qu’en disent nos confrères, l’Anne très simple et touchante de Laura Claycomb, déjà entendue à la Monnaie et à Lyon, avec dans le timbre comme un souvenir de celui de Dawn Upshaw, Anne absolue selon nous. On aime encore plus le Diable selon Laurent Naouri, jamais surligné, toujours tranquillement implacable, et dont Olivier Py, certainement séduit par l’acteur autant que par le chanteur, a fait le maître de cérémonie de toute l’œuvre.

Les quelques phrases d’autorité et de compassion de Trulove tombent naturellement dans le timbre de René Schirrer, Hilary Summers est presque trop élégante pour Mother Goose, mais qui songerait à lui en faire le reproche ? Formidable Ales Briscein en Sellem, qui fait un numéro relativement tenu si l’on songe à ce qu’y produisit un Cuénod, demeuré irrésistible ici et inoublié. Jane Henschel ne pouvait pas ne pas mettre à son répertoire Baba la Turque, qu’elle interprète justement avec plus de tendresse que de fureur. Mais on a dans l’oreille le chant autrement tenu, éloquent et bien plus brillant que Jennie Tourel distillait lors de la création à la Fenice, document que le disque a conservé.

Paille absolue de cette nouvelle production l’absence totale de caractère dans la fosse. On pensait qu’il n’y avait pas de chef, et si, il y en avait bien un : Edward Gardner.

Jean-Charles Hoffelé

Igor Stravinsky, The Rake’s Progress, Opéra Garnier, le 8 mars, puis les 11, 14, 16, 19 et 24 mars 2008

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Photo : Franck Ferville

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