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Tristan et Isolde à Glyndebourne ? Lorsque le 19 mai 2003 la nouvelle salle du festival accueillit pour la première fois dans son histoire un opéra de Wagner – et surtout son orchestre, qui de toute façon n’aurait pas tenu dans la fosse du premier Glyndebourne – toute l’Angleterre retint son souffle. Pour beaucoup le sanctuaire était profané, et l’on entendit des protestations bien prévisibles : laissez Wagner à Bayreuth et rendez Glyndebourne à Mozart. Hors c’était oublier un peu vite que John Christie, le propriétaire et fondateur de Glyndebourne, fut un wagnerolâtre absolu. Il n’est donc pas si incongru qu’un opéra de Wagner y paraisse enfin, puisque les moyens techniques le permettent. La caméra un peu académique de Thomas Grimm a saisi la reprise, l’été dernier, d’un spectacle qui avait fait une tranquille unanimité en sa faveur.
Le dispositif simple du décor évoque sans honte le Neues Bayreuth de Wieland Wagner, tout comme le jeu subtil et déterminant des éclairages, la mise en scène sans encombrements symboliques de Nikolaus Lehnhoff n’est qu’une direction d’acteur particulièrement affinée, tour à tour percutante ou étreignante, les costumes médiévaux et stylisés à la fois donnent un certain parfum d’intemporalité que l’œuvre appelle. On a le sentiment, dès les premières mesures du prélude d’être confronté à la vérité de la partition, et tout le spectacle confirme cette intuition. Belohlavek donne une lecture tendue à rompre, noire d’expression et lumineuse de son, et réunit les trois actes en une vaste arche. Avec Salonen il est aujourd’hui la baguette attitrée pour cette œuvre emblématique.
La distribution est toute entière portée par l’Isolde rayonnante de Nina Stemme, qui allège son instrument pour irradier littéralement l’acoustique porteuse du lieu : son incarnation semble bien plus libre, bien plus aboutie aussi, ici que dans sa gravure discographique pour EMI, et comme un bonheur n’arrive jamais seul, Robert Gambill réussit un Tristan fiévreux, qui n’est pas sans rappeler, le style et la tenue en plus, celui si barytonnant de Ramon Vinay. Le compliment n’est pas mince, mais dans l’acoustique parfaite du lieu, Gambill n’a pas à forcer son instrument : il est le plus naturel des Tristan de l’heure. L’acteur Skovhus fascine plus que le chanteur (quoi que, cette hargne et cette tendresse se confondent aussi dans le chant), René Pape fait un Roi Marke blessé, souffrant presque autant que Tristan (ce qui n’est pas un contresens), et même Katarina Karneus, Brangäne un peu mince de timbre, réussit son pari.
On va vous faire une confidence : cela fait quelques lustres que Bayreuth n’a pas vu un spectacle aussi parfait, et ce n’est pas sur la Colline verte que vous trouverez une distribution et un chef si subtilement appariés.
Jean-Charles Hoffelé
Richard Wagner - Tristan und Isolde. Nina Stemme, Robert Gambill, Katarina Karneus, Bo Skovhus, René Pape, Choeur de Glyndebourne, Orchestre Philharmonique de Londres, Jiri Belohlavek. Mise en scène : Nikolaus Lehnhoff (2007). Opus Arte OA 0988D.
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