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Bastille avait monté Cardillac en quasi-ouverture de la saison passée, et dans un luxe ostentatoire dont l’ouvrage n’était guère coutumier. A Francfort, à Berlin, à Munich, Cardillac était toujours donné un peu à la diable, dans une esthétique déviée de celle du Cabinet du Docteur Caligari. Un éclairage latéral, des ombres, deux éléments de décors biscornus suffisaient à créer l’atmosphère entre Murnau et Bauhaus qui colle à cette musique. Engel a pris le contre-pied absolu, justifiant son somptueux palace réalisé avec le sens hyperréaliste un peu étouffant qui est la signature de Nicki Rieti en rappelant que Cardillac est orfèvre, et donc son environnement nécessairement luxueux.
Excuse facile, qui aurait pu créer une atmosphère factice. Mais Engel habite tout cela avec beaucoup d’à propos et une direction aussi aiguisée dans les mouvements choraux et que dans les portraits des protagonistes. Et ajoute deux grains de sel, l’un heureux, l’autre menteur. La scène ou Cardillac reçoit le roi et tremble de le voir emmener une de ses créations est transformée en rêve, donnée freudienne particulièrement bien venue dans un opéra qui est pétri de freudisme justement. Mais haro sur la fin dont Engel, éloignant le chœur en coulisse et lui refusant le premier plan qu’exige Hindemith, amoindrit le sens : le chœur y célèbre Cardillac, non pas l’homme, mais l’artiste. Engel craint qu’Hindemith veuille ici excuser par la grâce de l’artiste les agissements de l’assassin, et ne pouvait supporter cette absolution. Il lit bien, mais ce manque de courage chronique qui ne lui permet pas d’assumer dans son travail la pensée de celui qu’il sert en dit long sur sa fatuité.
Ce grand bémol ne suffit pourtant pas à ternir un spectacle dont l’unité de lieu - le palace - progression en ascenseur, on part de la réception pour aller sur les toits en passant par les chambres des étages et retour –, et de temps, une journée clairement signifiée par les éclairages, est une des principales lignes de force. Distribution impeccable, direction furieuse et pourtant détachée de Kent Nagano, qui sait ce que nouvelle objectivité signifie et le fait entendre. En bonus de médiocres échanges de propos informels entre Christian Leblé, Gérard Mortier et André Engel durant la projection du filmage. Il y avait mieux à faire si l’on voulait offrir à l’acheteur de cette œuvre rare ses tenants et ses aboutissants, et souligner la place singulière qu’elle occupe dans l’œuvre lyrique d’Hindemith, hantée par le statut de l’artiste, voyez Mathis le peintre ou L’Harmonie du Monde, comme dans le panorama de l’opéra de l’entre-deux-guerres.
Jean-Charles Hoffelé
Hindemith : Cardillac. Mise en scène André Engel. Avec Alan Held, Angelo Denoke, Christopher Ventris, Hannah Esther Minutillo, Charles Workmann, Rtoland Bracht. Chœur et Orchestre de l’Opéra de Paris, Kent Nagano. Bel Air classiques.
Détail du DVD
Photo : DR
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