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Le grand oeuvre de Peter Ruzicka à Salzbourg restera la réévaluation d’ouvrages lyriques germaniques du XXe siècle présentés dans des conditions optimales. On se souvient des réussites impeccables que furent la Tote Stadt de Korngold ou Le Roi Candaules de Zemlinsky, ce dernier déjà confié à la baguette de Kent Nagano durant l’édition 2002. Le projet de Ruzicka a atteint avec Les Stigmatisés son point de perfection. Dans le cadre idéal de la Felsenreitschule qui permet à l’île orgiaque du 3e acte de receler toutes les actions délétères nécessaires mais que des éclairages habiles peuvent réduire pour les nombreuses scènes d’intimité (en particulier la longue confrontation si étreignante où Carlotta peint Alviano), Nikolaus Lehnhoff conduit un spectacle prodigieux.
Schreker a écrit un livret étonnant autour du thème de la laideur et du repentir. Alviano Salvago, noble génois difforme, entretient une bande de débauchés qui enlève les jeunes filles de la ville jusqu’au jour où il se voit aimer par Carlotta, la fille du Podesta, peintre de l’âme. Lehnhoff interpréte la scène du portrait avec ce génie singulier qui n’est qu’à lui : peu à peu, Carlotta déshabille Alviano, lui ôtant pièce par pièce l’étrange costume de chrysalide symbolisant sa laideur pour l’exposer dans sa nudité et sa beauté originelle.
La musique de Schreker, d’un raffinement inouï, est sans équivalent dans l’histoire de l’opéra. Si elle doit à Wagner son art du chant parlé, son orchestre est pétri d’influences françaises et italiennes. Kent Nagano en distille les pouvoirs mortifères sans oublier l’énergie du théâtre. Distribution absolument parfaite, avec la Carlotta subtile, suggestive d’Anne Schwanewilms, Robert Brubaker toujours aussi étonnant dans ces rôles de composition (souvenez-vous, le Roi Candaules c’était déjà lui), et le Tamar idéalement sensuel de Michael Volle. Les images que produit Lehnhoff, comme cette immense tête de statue qui s’ouvre, découvrant le « donjon » des stigmatisés avec ces enfants offerts à la lubricité des adultes, resteront longtemps dans votre mémoire.
Jean-Charles Hoffelé
Détail du DVD
Schwanewilms, Brubaker, Volle, Halle, Schöne, Richter, Orchestre Symphonique Allemand de Berlin, Kent Nagano. Euroarts.
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