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Au Teatro Colon, faisant face à un Steinway (par ailleurs très beau) accordé comme un bandonéon, Rosalyn Turcek n’hésite pas à paraître devant le public le plus vieux monde du nouveau continent dans un déguisement digne d’une soirée de Las Vegas. Sa robe, mélange psychédélique entre une « cléopatriade » et une costume pour Amneris, vaudrait pour elle seule l’achat du DVD. On attend un moment l’arrivée de Florence Foster Jenkins, croyant en l’improbable récital filmé de la diva, mais voici que Rosalyn déploie l’Adagio en Sol de Bach et l’on est d’emblée saisi par la lumière. Ce clavier ample qui met dans les plus grandes complexités (écoutez et voyez ses tranquilles mais aveuglantes Variations Haendel de Brahms) un staccato qui ignore le dessèchement est unique. Il méduse par son autorité et ne connaît qu’un bémol majeur : l’absence de tout piano, l’inconscience probable du pianissimo.
Quatre ans plus tard (1996) devant son cher public romain, un terrible coup de vieux a contraint la prêtresse a chausser lunettes et a ressortir les partitions. Statufiée dans un manteau très années soixante, Tureck met un peu plus de gras dans son jeu, ose la pédale sur les harmoniques. Programme tout Bach, avec un Caprice sur le départ de son frère bien aimé narratif comme personne ne le faisait depuis Landowska. Et tout le récital émeut à force de justesse psychologique. Oui Tureck fut bien une des immenses pianistes du siècle passé. Regardez, écoutez, et vous comprendrez.
3 DVD : VAI 4238 (récitals au Teatro Colon et au Teatro il Sistina) (distribution Codaex)
Jean-Charles Hoffelé
Photo : DR
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