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« Vous qui savez ce qu’est l’amour » au théâtre de l’Athénée – Quelle folle journée ! – Compte-rendu

Romie Estèves aime Mozart et ses Noces de Figaro. Dans ce grand jeux de cartes amoureux, elle choisit le « joker » : Chérubin. Parce que c’est le seul rôle de mezzo (sa tessiture) de la partition certes, mais d’abord, surtout, parce que « son ignorance est supérieure à toutes les connaissances ». « Quelle folle journée ! », s’exclame-t-telle en plein milieu de « Vous qui savez ce qu’est l’amour » : on ne le lui fait pas dire ! « Voi que sapete ... » : à travers le personnage, les yeux, le cœur – et l’innocente clairvoyance – de Chérubin, R. Estèves nous raconte les Noces. « One-woman-show, théâtre et opéra », dit-elle. Moment de théâtre lyrique proprement bluffant, ajoutera-t-on.
© Nicolas Gaillard

Le livret de Da Ponte tient lieu de fil conducteur. Avec une incroyable virtuosité théâtrale, R. Estèves parle, chante, se glisse dans la peau, dans les airs (ou des bribes d’air) des divers protagonistes, commente leurs relations aussi, par l’intermédiaire d’interventions en vidéo - distanciation-mise en abyme bien trouvée, et souvent très drôle. Les rapports de classes qui sous-tendent la comédie ne sont pas passés sous silence, mais le sentiment amoureux et le désir priment. L’argument des Noces est d’autant plus fidèlement suivi que Romie Estèves s’écarte souvent de ce fil rouge pour s’autoriser une foultitude de digressions, sur la condition du chanteur, sur cette voix que l’on découvre, que l’on façonne, pour laquelle on souffre ; sur la vie d’une maison d’opéra, la fabrication d’un spectacle ; sur la collaboration avec le metteur scène dont l’ego hypertrophié s’exprime ici au moyen d’une voix enregistrée au ton très suffisant – « le spectacle sort de MA tête ! »  S’ajoutent des considérations sur la technique, les professeurs, les auditions, la difficulté de chanter en français, les effets du régime sans gluten sur la santé des cordes vocale, une petite pique au monde cultureux et bien d’autres choses encore.
Que l’on soit à l’Opéra de Münchhausen (sic) ou à la Maison de la culture de Bergerac, l'opéra reste l'opéra et le chanteur un chanteur. Métier merveilleux – et métier de dingue ! Avec passion, tendresse et humanité, R. Estèves en exprime les bonheurs, les doutes et les angoisses, en ne perdant jamais de vue son point de départ : Les Noces.

© Nicolas Gaillard

A ses côtés, le remarquable Jérémy Perret (auteur des arrangements) l’accompagne, à la guitare électrique pour l’essentiel, parfois à la guitare sèche, et prend part aussi – l’épisode sur le dance floor vaut son pesant de pistaches ! – à la mise en scène finement réglée et très dynamique de Benjamin Prins (enrichie d’une création sonore signée Baptiste Chouquet et de belles lumières d’Eric Blosse). La Compagnie La Marginaire est à l’œuvre.
Entre « le rocambolesque et l’affectif », comme le revendique R. Estèves, « Vous qui savez ce qu’est l’amour » s'impose comme un jouissif et inclassable objet de théâtre musical, mené tambour battant par une époustouflante chanteuse et comédienne. Jusqu’au 23 février ; ne le manquez pas !

Alain Cochard

« Vous qui savez ce qu’est l’amour » - Paris, Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 15 février ; prochaines représentations les 19, 20, 22 et 23 février 2019 / www.athenee-theatre.com/saison/spectacle/vous_qui_savez_ce_qu_est_l_amour.htm

Photo © Nicolas Gaillard

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