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Patrizia Ciofi, Maxim Emelyanychev et Il Polo d’Oro à la Philharmonie – Vibrante complicité – Compte-rendu

Les débuts de Patrizia Ciofi (photo) à la Philharmonie, qui plus est dans un programme Haendel accompagné par Maxim Emelyanychev et Il Pomo d'Oro, étaient très attendus. La grande Salle Pierre Boulez n'était peut-être pas pleine à craquer, mais le public particulièrement réceptif, a très vite compris qu'il assistait à un concert inoubliable.
Passée la légère appréhension perceptible dans l’air de Rodelinda « Morrai si », la soprano a pris ses marques et déployée sa voix afin que celle-ci se diffuse dans le vaste vaisseau ; les craintes se sont vite dissipées. Confiante et en très grande forme vocale, Ciofi s'est ensuite lancée dans l'un des six airs d'Alcina, « Ombre pallide », troublante psalmodie pendant laquelle la magicienne à l'appétit insatiable, fomente sa vengeance et fait appel aux esprits infernaux, chanté sur le souffle avec obstination, comme un tourbillon sans fin. L'air de Laodice « Or mi perdo ogni speranza » extrait de Siroe, à la virtuosité plus sage mais tenu archet à la corde, précédait le long air introspectif et désespéré d'Alcina « Ah mio cor », exécuté avec toute la rigueur stylistique dont est capable la cantatrice, un dramatisme et une expressivité en tout point admirables. Dans cette page où l'héroïne perd pied et sent se lézarder son pouvoir sur les hommes, Ciofi magnifiquement soutenue Emelyanychev et ses instrumentistes, a su focaliser l'attention sur sa voix prenante, jouant avec les réverbérations de l'acoustique pour créer de subtils effets notamment dans l'aigu, extrêmement fluide.
Une rareté venait conclure cette première partie avec l'air coloré et virtuose de Melissa, enchanteresse cruelle, amoureuse et vaincue d'Amadigi, accompagnée avec une énergie bondissante par Il Pomo d'Oro, formation que Ciofi retrouvait pour la troisième fois après Menton (août 2016) et Karlsruhe tout récemment.
Maxim Emelyanychev © DR

Rinaldo et Giulio Cesare occupaient la seconde partie. Entre les quatre airs retenus, Il Pomo d'Oro proposait un très bel allegro de la Sinfonia HWV 339 de Haendel et surtout un adagio e fuga de Hasse de très belle facture. Composée pour la Cuzzoni, l'Armida de Rinaldo dépasse sans doute les moyens actuels de Patrizia Ciofi, mais comme toujours celle-ci sait s'emparer des partitions avec fougue pour en restituer la substantifique moelle : son véloce « Vo far guerra » hérissé de vocalises a fière allure, tout comme les traits virtuoses du clavecin joué par Maxim Emelyanychev, tandis que le court mais sensationnel air d'entrée « Furie terribili », avec ses impressionnants sauts d'octaves, fait frissonner d'aise l'assistance.
Moment de grâce absolu, le « Se pieta di me non senti » permet à la cantatrice de mettre à nu la singulière personnalité de Cleopatra, reine d'Egypte narcissique, ici sincèrement éprise par cet homme (Giulio Cesare) qu'elle a d'abord voulu séduire par calcul et s'étonne finalement d'aimer. Legato soyeux, timbre satiné, aigu transparent et haut perché, tout l'art de la soprano est là, concentré, entier. A ces instants suspendus répondait le virevoltant « Da tempeste » abordé avec une belle assurance et une maîtrise du vocabulaire haendelien (trilles, smorzandi, staccati..) étourdissante.
Complices et enthousiastes, Ciofi et Il Pomo d'Oro offraient en bis le fameux air de Morgana « Tornami a vagheggiar » (Alcina) que la chanteuse n'avait pas redonnée depuis longtemps (Palais Garnier 2004...), acrobatique et espiègle à souhait, avant de revenir sous les bravos avec un second « Furie terribili » aussi sauvage et intrépide que le premier. Un vrai feu d'artifice.
 
François Lesueur

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Paris, Philharmonie (Salle Pierre Boulez), 25 avril 2017

Photo © Jean-Pierre Maurin

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