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Les Solistes à Bagatelle - Tremplin pour l’avenir

Sortez un peu plus de chez vous et fréquentez d’autres lieux que les passages obligés de la vie musicale, où le thermomètre de la curiosité ne grimpe pas toujours bien haut, a-t-on envie de lancer à ceux qui pleurent la disparition des grands d’hier en ne prêtant guère attention à la formidable nouvelle génération d’interprètes qui éclot en ce début de siècle.

S’agissant du piano, l’Orangerie de Bagatelle aura été pour des artistes pleins d’avenir un précieux tremplin durant les dernières semaines – et le temps nous aura manqué de pouvoir venir tous les écouter. Directrice artistique des « Solistes à Bagatelle » et curieuse de talents nouveaux, Anne-Marie Réby ne nous en voudra sûrement pas de commencer en rappelant l’un des derniers concerts du Festival Chopin, le 13 juillet. Moment inoubliable en effet que le récital donné ce jour-là par Florian Noack (23 ans) qui interprétait entre autres le redoutable Festin d’Esope d’Alkan – avec une virtuosité hallucinante doublée d’une distance ironique qu’il n’est pas donné à tous de manifester face à un tel concentré de difficultés ! - , mais, surtout, une 4ème Ballade de Chopin tout simplement… touchée par la grâce. Le premier volume de l’intégrale Liapounov dans laquelle se lance ce pianiste épris de répertoires rares vient de sortir ; ne le manquez pas ! (1)

Mémorable aussi, on vous en a rendu compte il y a peu, que le premier récital parisien de Yevgeny Sudbin (33 ans), cette fois dans le cadre de la série Les Solistes à Bagatelle. Si la météo et une date sans doute un peu trop précoce dans le calendrier expliquent la trop maigre fréquentation de ce concert, le public n’aura en revanche pas manqué le rendez-vous, la semaine suivante, avec Kotaro Fukuma (31 ans, photo). « Un prince parmi ses pairs », a écrit notre confrère britannique Michael Church (The Independent) ; on ne saurait mieux dire au sujet d’une figure majeure du jeune piano contemporain. Quelques notes seulement de Liebesbotschaft, premier des trois Schubert/Liszt qui ouvrent son programme, et l’on mesure la présence poétique étonnante d’un interprète au toucher aussi riche que sensuel. Die Forelle, éclaboussée d’éclats de lumière, puis Auf dem Wasser zu singen d’un lyrisme joyeux et foncièrement simple, mènent aux Jeux d’eau à la Villa d’Este et à Saint-François de Paule marchant sur les flots. Les qualités lisztiennes de Fukuma se sont déjà illustrées dans un magnifique enregistrement d’études, comprenant en particulier l’une des plus enthousiasmantes versions modernes des Grandes Etudes de Paganini (2). A Bagatelle, la salle aura pu se rendre compte en direct de l’intelligence poétique et du magnétisme qui caractérisent le jeune Japonais. Son art de la couleur fait des miracles ensuite dans Arc-en-ciel et Automne à Varsovie de Ligeti, avant de s’exercer dans les Debussy (Ondine, Reflets dans l’eau, Poissons d’or, L’Isle joyeuse) qui referment son récital d’envoûtante façon. Une musique gorgée de lumière et de bruits de nature, idéalement à sa place à Bagatelle par un après-midi dominical ensoleillé.

Sur ce point, il faut sans doute reprocher à Lorenzo Soulès (21 ans) d’avoir choisi un programme plutôt « du soir » pour un concert de 15h mais, cette remarque faite, on était heureux d’entendre pour la première fois celui qui, l’an dernier, a raflé le Premier Prix et tous les prix spéciaux du Concours International de Genève. Les trois pièces de l’Opus 117 de Brahms soulignent d’emblée la richesse de timbre du Français, sa conscience et sa maîtrise du matériau sonore, son lyrisme aussi. On ressent néanmoins une certaine tension chez un tout jeune interprète qui s’est « mis la pression », pour parler familièrement, avec un programme très lourd. Les Variations en ut mineur montrent sa capacité à souligner les humeurs changeantes du redoutable kaléidoscope sonore beethovénien, à en organiser la dramaturgie aussi – on s’impatiente de pouvoir l’entendre dans les Eroica !

Dans Darkness Visible (1992) de Thomas Adès, il fait d’une pièce inspirée d’un thème de John Dowland un mystérieux et hypnotique cérémonial nocturne. Cette aisance dans la musique contemporaine n’est pas pour étonner de la part d’un élève de Pierre-Laurent Aimard.

Brahms est de retour en conclusion avec les Ballades op. 10 où le jeu bien timbré de Lorenzo Soulès séduit immédiatement. Il ne lui reste qu’à instiller plus de liberté et de violence dans son approche – la musique s’inspire du récit d’un parricide tout de même ! -, pour que son sens narratif déjà affirmé s’exprime dans toute sa plénitude. Il n’a que 21 ans… On ne fait pas pousser les plantes en tirant dessus ; laissons à son magnifique potentiel le temps de totalement s’épanouir et l’on comprendra à quel authentique poète du clavier on affaire avec lui.

Fort tempérament, la pianiste Plamena Mangova, propose un programme taillé à sa mesure (Chaconne de Gubaïdulina, 3 sonates de Scarlatti, Sonate n° 3 de Brahms) où se conjuguent fougue, maîtrise et poésie. La puissance d’un jeu proche de l’orgue se marie à la légèreté ludique, la sensibilité et la finesse de touche. Sa capacité à appréhender l’architecture brahmsienne, les dosages de couleurs, la déflagration du finale de la Sonate en fa mineur donnent de cette œuvre une vision somptueuse toute baignée de lumière et de romantisme passionné. Un récital d’une tenue exemplaire.

(1) 1 CD ARS Produktion 38 132, dist. Abeille Musique.

(2) 1CD ACCUSITKA PPCA-613, disponible sur le marché japonais et via internet

Paris, Orangerie de Bagatelle

Alain Cochard (concerts de Florian Noack, 13/07, Yevgeny Sudbin, 25/09, Fukuma Kotaro, 01/09 et Lorenzo Soulès, 08/09)
 

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