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Les pires premières de l'histoire de la musique

Imaginez-vous compositeur… après de longs mois de travail, vous venez d'écrire la note finale de votre œuvre. Les répétitions ont été harassantes, mais au moins les interprètes sont prêts et ils ont compris votre intention. Il est maintenant temps de la présenter au public en la jouant en concert pour la première fois. Le stress est à son comble : la création exige des interprètes une maîtrise totale et du public une oreille bienveillante. Parfois, un heureux coup du destin pousse votre œuvre au sommet dès ses premières heures. Toutes ces conditions sont malheureusement difficiles à réunir. Impréparations, volonté de nuire, incompréhension totale à tous les niveaux, découvrez avec nous les pires premières de l'histoire de la musique. Heureusement, la vie laisse toujours une deuxième chance !

La CINQUIÈME SYMPHONIE DE BEETHOVEN – 22 Décembre 1808

La première fois que le célèbre “Pom-pom-pom-pom” retentit dans une salle de concert, c'est un fiasco. Les musiciens de l'orchestre viennois chargés d'interpréter la partition connaissent le caractère impulsif et perfectionniste de Beethoven et n'acceptent de la jouer qu'à la condition que le compositeur ne soit pas présent lors de la (seule) répétition ! Il suivra le travail de l'orchestre depuis une loge attenante à la salle de concert du Theater an der Wien.

Le soir de la présentation au public, le théâtre est glacial et l'œuvre est noyée dans un programme de quatre heures présentant la Sixième Symphonie et d'autres œuvres du compositeur. Le public et les musiciens sont fatigués, tout comme Beethoven, présent dans la salle face à l'orchestre pour la première fois. Lorsqu'un clarinettiste se trompe dans une reprise, le compositeur excédé se lève, interrompt le concert et crie à l'orchestre “Reprenez !! ” Suite à cette première, Beethoven, peu compréhensif, écrira à son éditeur “À Vienne, l'état de la musique ne cesse d'empirer. Nous avons des Maîtres de Chapelle qui savent aussi peu diriger qu'ils s'entendent eux-mêmes à lire une partition.”

LE CONCERTO POUR VIOLONCELLE DE MENDELSSOHN

Vous ignoriez sans doute l'existence de ce concerto… Rassurez-vous, personne ne l'a jamais entendu.

Le 24 juin 1844, La Société Philharmonique de Londres invite Mendelssohn, soliste et compositeur en vogue, à interpréter le Concerto pour Piano n°4 de Beethoven. Dans la même soirée, le violoncelliste Alfredo Piatti lui succède en scène pour jouer une fantaisie de Kummer. Le lendemain du concert, les musiciens se retrouvent chez un ami commun pianiste et Mendelssohn sort le manuscrit de sa Sonate n°2 pour violoncelle et piano et invite le violoncelliste à jouer en duo. La virtuosité de Piatti provoque l'admiration de Mendelssohn qui décide immédiatement de lui composer un concerto.

Mendelssohn transmet une partition non finie à Piatti afin qu'il commence à travailler, mais l'envoi s'envole par la fenêtre d'une diligence postale… Le compositeur ne reprendra pas son travail et la première n'aura jamais lieu. Pour se consoler de cette tragédie, écoutons Piatti, qui avait eu accès à une première version de l'œuvre perdue : elle “n'arrivait pas à la cheville du concerto pour violon !” Ce dernier étant immense, il nous semble que même sa cheville devait être plutôt haute.

LA TRAVIATA DE VERDI – 6 Mars 1853

Après être passé à travers les filets de la censure, Verdi peut présenter son nouvel opéra à la Fenice de Venise. L'histoire d'amour entre un jeune homme de bonne famille et une courtisane, “sujet de notre temps” selon Verdi, devra simplement être transposée 150 ans en arrière afin d'en faire accepter le propos. Mais le sujet, inspiré de la Dame aux Camélias de Dumas choquera tout de même le public par son immoralité.

Lors de la représentation, le premier acte est applaudi mais bien vite le public déchante. Le ténor est enroué, et l'ensemble du casting ne se montre pas à la hauteur de la partition, à l'exception de Fanny Salvini-Donatelli, créatrice du rôle de Violetta. Malgré une bonne performance vocale, la soprano a atteint l'âge fatidique de 38 ans et pèse plus de 100 kilos, peu crédible pour une jeune courtisane consumée par la tuberculose… Le public siffle et se moque. Verdi criera lui-même au fiasco, prétextant que cet échec est une conséquence du peu de liberté que lui a laissé la production !

CARMEN DE BIZET – 3 Mars 1875

“Gloire au matin, désespoir au soir,” ainsi pourrait se résumer la journée du 3 Mars 1875 pour Georges Bizet. Le Journal Officiel annonce en ce jour qu'il est nommé Chevalier de la Légion d'Honneur. Carmen, son chef d'œuvre absolu présenté le soir-même, devait venir couronner son succès. Hélas, même avant la première, Bizet s'est déjà heurté à de nombreuses hostilités. La direction de l'Opéra-Comique rejette catégoriquement la dernière scène où l'héroïne meurt sur scène. Par ailleurs, la cantatrice Marie Roze, pour qui le rôle a été écrit, refuse d'être la première Carmen, jugeant cette femme scandaleuse. Pour couronner le tout, les choristes ne suivent pas les indications de Bizet.

Lors de la représentation, outre la longueur des changements de décors et les approximations des chœurs et orchestre, c'est le sujet qui choque le public bourgeois de l'Opéra-Comique, habitué aux héroïnes naïves et aux intrigues sans vague. Les spectateurs quittent peu à peu la salle devant l'indécence de cette bohémienne aguicheuse séduisant toréros, soldats déserteurs et contrebandiers. Les critiques vont bon train : “égout social”, “dévergondage castillan”, “musique cochinchinoise et incompréhensible”… Après une nuit à errer dans la capitale, Bizet retourne à l'Opéra-Comique affronter les regards méprisant de son équipe. Il meurt trois mois après ce coup au cœur, à l'âge de 37 ans, sans se douter du succès planétaire qui attend son opéra dédaigné.

LE SACRE DU PRINTEMPS DE STRAVINSKY – 29 Mai 1913

Ce 29 Mai 1913, les spectateurs qui se pressent aux portes du nouveau Théâtre des Champs-Élysées ne s'attendaient certainement pas à être témoin d'une révolution musicale. Conscient du danger, Serge Diaghilev, fondateur des Ballets Russes et commanditaire du Sacre du printemps, aurait même engagé « des invités », pour soutenir la création en exprimant leur enthousiasme à très haute voix. Alors que les premières notes dissonantes et les rythmes saccadés résonnent, on entend des “bravos” admiratifs, auxquels une autre partie du public répond, indignée par la modernité de l'œuvre. On siffle la partition et moque la chorégraphie primitive du ballet. Le tapage grandit et certains spectateurs en viennent même aux mains ! Le compositeur Stravinsky se réfugie dans une loge du théâtre et le chorégraphe Nijinski est contraint de monter sur scène pour donner les indications aux danseurs qui ne peuvent même plus entendre ce que joue l'orchestre tant la salle est tumultueuse. Les critiques rebaptiseront l'œuvre “Le massacre du Printemps !”

Scandale programmé par Diaghilev et Stravinsky ou expression spontanée de la querelle entre les anciens et les modernes ? Quoiqu'il en soit, cette première déchaîne les passions et marque la naissance de la musique moderne, à la recherche perpétuelle de nouvelles formes qui déconcertent le public et vont à l'encontre de ses attentes.

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